Le vignoble médiéval de La Rochelle

Aujourd’hui disparu, le vignoble de la Rochelle rencontra au Moyen-Âge un essor considérable ; il fut même bien plus connu que celui de Bordeaux, pourtant déjà réputé. Son principal atout : une façade maritime permettant l’amarrage de navires de grande capacité.

Comparées aux régions enclavées de la Bourgogne ou du Jura, celles du littoral atlantique présentaient, au 12e siècle, un avantage commercial énorme, permettant d’acheminer facilement les vins vers les grands marchés du Nord. Sans compter que la culture de la vigne y était plus facile, en raison de conditions climatiques beaucoup plus clémentes ; ici point de gelées de mai ni de manque de soleil. Ces atouts permirent l’émergence d’une cité nouvelle, La Rochelle, dont la croissance n’est pas sans rappeler celle des villes flamandes à la même époque.

Naissance de Rupella

En 1130, La Rochelle fut créée par Guillaume X, duc de Guyenne et comte de Poitiers (père d’Aliénor), désireux alors d’établir un port puissant sur cette partie-là de l’Atlantique. Pour cela, il détruisit Châteilaillon, un port rival situé 12 km plus au sud qui lui faisait ombrage. Il institua des franchises pour quiconque viendrait s’établir à La Rochelle, fit venir des migrants et une église paroissiale fut construite. La Rochelle devint, en quelques décades, grâce aussi à Henri II Plantagenet, l’une des villes maritimes les plus fameuses, centre d’un important commerce, en grande partie viticole.

Ses infrastructures portuaires étaient de taille à accueillir des vaisseaux de très grand tonnage, comme les nefs ou les cogues, largement chargés de tonneaux. Les termes de nef et de cogues avaient alors cours pour désigner ces navires : nef (navis) est roman ; il restera en usage à partir du 15e. Cogue est un terme populaire germanique. Ces navires devaient en outre appareiller dans un port avancé car leur grande capacité les empêchait d’emprunter les rivières. C’est d’ailleurs pour cette raison que le prince de Talmont, Savari de Mauléon, substitua en 1218 son port de rivière à un port neuf ouvrant directement sur la mer et forma ainsi la ville des Sables d’Olonne.

Nieuport, Bruges, Gravelines, Damme, furent fondées à la même époque et pour les mêmes raisons. Ces villes acquirent en même temps un statut communal.

Dès lors, la surenchère dans le transport des tonneaux de vin battit son plein : une grande nef pouvait, vers 1225, transporter deux cent vingt tonneaux de vin de Bordeaux (un tonneau contenait environ neuf-cents litres). Vers 1460, il est fait mention de navires pouvant contenir mille ou mille deux cents tonneaux ! François Ier fit construire « la Grande Françoise », portant mille cinq cents tonneaux. On comprend mieux pourquoi, dès lors, il était nécessaire que les ports fussent profonds, et équipés de quais et de bassins construits !

La main leste

Anecdote amusante : les navires qui faisaient route du Sud au Nord revenaient lestés de pierres et de cailloux qu’ils jetaient par dessus bord. On peut encore voir les traces de ces rochers à La Rochelle car ils furent utilisés pour paver les chaussées (aussi voit-on des granits armoricains côtoyer des roches britanniques ou scandinaves) et à Libourne, où ils ont servi à édifier les remparts et le clocher de l’église Saint-Jean.

Du 12e au 14e siècle, le trafic maritime s’intensifia entre l’Aquitaine et les Flandres ; constructions navales, installations portuaires, institutions économiques et juridiques durent s’adapter (franchises, facilités de commerce).

Par exemple, en 1331, la ville de Saint-Jean-d’Angély proposa à La Rochelle, Bordeaux et Libourne d’obtenir des Flamands l’abolition de taxes nouvellement établies sur les vins. Et cela fonctionna. Les problèmes qui se posaient étaient surtout de l’ordre de la sécurité des convois et des naufrages. A cette époque, on disait « tombé du navire » car on avait le droit de récupérer la marchandise et l’épave d’un navire brisé (on parlait de « droit de bris »).

Commerce du vin et rénovation de la marine atlantique au 12e

Le commerce du vin suscita sur les côtes occidentales de l’Europe un essor maritime sans précédent à la fin du 12e siècle. D’ailleurs, au 15e, la capacité des nefs employées au commerce d’exportation étaient évaluées en tonneaux de vin. Un gros navire est alors défini comme pouvant porter plus de cent tonneaux (condition remplie par les cogues). Ces navires, qui faisaient la puissance d’un roi, étaient affectés au transport du vin en temps de paix, pour ne pas qu’ils se détériorent.

Des ports de vin comme La Rochelle et Damme étaient forts célèbres et parmi les rares capables d’accueillir ces si gros navires. Mais ceux-là n’avaient pas l’apanage du transport du vin : les plus petits bateaux, de faible tirage (soixante tonneaux) acheminaient le vin par les rivières vers les pays de la mer du Nord.

Les avantages climatiques et les facilités de transport que détenaient les vignobles de Gascogne, du Poitou et de Saintonge permettaient de suppléer facilement aux insuffisances de production des vignobles septentrionaux. Comme en 1330-1331 où les récoltes furent calamiteuses dans le Bassin de la Seine (au nord de Sens). La création du vignoble du Poitou au 12e, cependant, allait au-delà de cette nécessité de compensation : le but était de faire concurrence aux vins de France (du bassin de la Seine) et de Rhénanie pour capter les consommateurs flamands et britanniques.

Le vignoble de la Rochelle y parvint largement à la fin du 12e siècle : le vin de « Poitou » était l’un des plus consommés en Angleterre, d’autant qu’il y était vendu moins cher que le vin de France ou d’Anjou.

Mais pourquoi les vins de Bordeaux n’ont-ils pas joué ce rôle ? C’est que la prépondérance des vins de La Rochelle est expliquée par la proximité de la mer, tandis que Bordeaux souffrait d’une navigation plus difficile sur la Gironde. D’autre part, les navires du Nord venaient déjà à La Rochelle chercher du sel marin. Ainsi étaient offertes à cette ville de constantes facilités d’échanges avec le monde septentrional. Enfin, les vins blancs de La Rochelle plaisaient aux consommateurs du Nord, et il semblerait que la production de ces vins leur ait été suggérée par des visiteurs germaniques. Il s’agissait là de répondre aux goûts d’un public qui s’était accoutumé aux vins légers, blancs en particulier. Le vignoble Bordelais n’a pu, à ce moment-là, lui qui était planté de rouges, répondre à cette demande. Ce n’est que bien plus tard qu’il prit l’ascendant sur le vignoble poitevin.

Source : Roger Dion, Histoire de la vigne et du vin en France, des origines au 19e siècle, CNRS Editions.

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