Yquem : l’ambroisie des liquoreux

Le nom fait rêver, le breuvage est lumineux, les arômes uniques au monde : on ne vous présente plus le fleuron du vignoble sauternais. Flacon reconnaissable entre mille, seul premier cru supérieur de 1855, comment ce domaine s’est-il imposé au point d’être le seul dans sa catégorie depuis 150 ans ?

Château d'Yquem
Violonistes devant le Château d’Yquem

Au Moyen-Âge et au début de l’ère moderne, les vins d’Yquem n’étaient, comme ailleurs à Sauternes, pas vraiment liquoreux mais simplement moelleux, la spécificité du vignoble consistant à l’époque à vendanger le plus tard possible, sans autre artifice particulier. Ils étaient d’ailleurs, pendant un temps, propriété de la couronne d’Angleterre… mais vite repris par Charles VII (cocorico). Progressivement, au XVIIIe siècle, on commence, en s’inspirant de ce qui se fait en Hongrie, mais surtout en Rhénanie, à trier les baies atteintes de pourriture noble. Encore un bel apport indirect teuton à notre viticulture, puisque nos amis (à l’époque, une amitié tourmentée, dirons-nous pudiquement) feront par la suite beaucoup pour la Champagne.

La renommée du vignoble s’établit progressivement à partir de 1875 sous l’impulsion de Françoise Joséphine Sauvage d’Yquem, épouse (puis veuve) de Louis-Amédée de Lur-Saluces, un colonel décédé des suites d’une chute de cheval. Les plus férus auront remarqué le nom de Lur-Saluces qui orne toutes les étiquettes du domaine à la couronne, en voici la cavalière origine, que ses descendants honoreront les uns après les autres dans l’excellence. Enfin, nous ne résistons pas à vous donner l’étymologie de ce nom portant un « Y », lettre avouons-le peu commune dans les langues du Sud de la France… Là encore, un nom germanique, que portait d’ailleurs en son temps Michel Eyquem de Montaigne, venant de aigan (avoir) et helm (heaume). La capsule, sans doute !

Situé à Sauternes, donc sur un terroir de graves, avec des galets relativement gros pour la région, déposés sur des sous-sols argileux, sablonneux, et calcaires, le domaine n’est pas constitué d’un seul pan géologique. Il présente au contraire une grande diversité de sols, tous très qualitatifs, ce qui lui permet de disposer d’une palette très large pour assembler le vin, et atteindre une complexité unique. A noter, de nombreuses sources affleurent, ce qui a nécessité, depuis bien longtemps, la mise en place d’un impressionnant système de drainages, d’une centaine de kilomètres.

Resté dans le giron familial, le domaine survolera le classement de 1855 en obtenant un grade spécial, devenant, déjà, un vin fort onéreux. Le frère du Tsar en acheta une barrique (certes de 900 litres) pour 20 000 francs-or dès 1859 ! L’honnêteté nous pousse à avouer qu’on ne sait pas exactement combien cela ferait en bons d’achat iDealwine, mais d’après le domaine, c’était 4 fois le prix moyen déjà élevé de l’époque… Un véritable aficionado. On ne peut non plus ne pas citer Bertrand de Lur-Saluces, qui fit énormément pour défendre son domaine et l’appellation tout entière, en participant d’ailleurs, plus largement, au lobby pour la création du Comité National des Appellations d’Origine, qui protège aujourd’hui nos plus beaux terroirs et produits culinaires. Enfin, dernier descendant propriétaire du domaine, Alexandre de Lur Saluces a fait de ce vin une étoile mondialement reconnue jusqu’à la cession progressive des parts à LVMH.

Aujourd’hui propriété du groupe de Bernard Arnault, sous la gestion de Pierre Lurton, qui s’occupe également du Château Cheval Blanc, le domaine compte 133 hectares, 113 plantés, dont 102 seulement sont exploités, car les vignes trop jeunes sont laissées en marge des vins, le domaine arrachant assez régulièrement selon un système de rotation certaines parcelles. 80% des vignes sont en sémillon, le reste en sauvignon, pour un âge moyen de 35 ans.

YquemBien entendu, les conditions sont également parfaites pour attirer le fameux champignon botrytis cinerea, pourriture, noble de son état, qui vient de ses filaments, se poser sur les grains, perforer légèrement la peau du raisin pour en faire sortir l’eau et en concentrer les sucres et arômes, se permettant au passage d’ajouter lui-même de jolies notes au breuvage. Ce champignon a ses caprices, et préfère idéalement les matinées fraîches et brumeuses (son réveil est sans doute difficile) et les après-midi chauds et ensoleillés. Cet alignement peu habituel est ici rendu possible grâce, d’un côté, au Ciron – un cours d’eau serpentant non loin de là et qui fournit l’humidité nécessaire aux aurores – et, de l’autre, au vent fréquent dispersant celle-ci pour qu’en journée, le soleil donne aux vignes ce que le vin nous rendra plus tard dans le verre. Yquem est un grand privilégié dans ce domaine, et la qualité de son « botrytisage » n’a guère d’égale, ce qui explique en bonne partie le statut ci particulier de ce cru.

Aux vendanges, les baies sont bien évidemment triées une à une pour ne choisir que celles étant parfaitement botrytisées, ce qui nécessite généralement cinq ou six passages sur autant de semaines. L’objectif est d’obtenir un moût à 20° d’alcool potentiel, ce qui équivaudrait peu ou prou à 320 grammes de sucre par litre de vin après vinification. Même à l’échelle des sauternes, le nectar issu des presses est donc extrêmement concentré.  C’est en effet un taux très élevé, puisque beaucoup de domaines se contentent de monter à 17 ou 18°. Ces 2 degrés d’écart entraînent, contrepartie de la qualité, une baisse de rendements de 50%, à 9hL/ha. Ce niveau d’exigence explique sans doute bien des succès. Bien évidemment, une partie de cet alcool potentiel est transformé en alcool réel, ce qui explique des taux d’alcool (entre 12,5 et 14,5 selon les années) et de sucre (entre 120 et 250 g/L) plus raisonnables après vinification.

Au chai, les raisins sont ensuite pressés 3 à 4 fois (pour un vin liquoreux, la répétition des pressages augmente la qualité, le breuvage étant de plus en plus concentré en sucre). La fermentation a ensuite lieu en barriques, neuves à chaque récolte. Au printemps, un premier pré-assemblage est établi, les barriques les moins « réussies » étant évacuées. S’en suivent 20 mois d’élevage durant lesquels les barriques sont ouillées deux fois par semaine pour éviter toute oxydation, et soutirées une quinzaine de fois pour éliminer le dépôt. L’assemblage final est réalisé par la suite pour créer le grand vin. Enfin, notons que le domaine aborde depuis cette année 2019 une conversion en bio, ce qui, en Sauternes, est un geste méritoire tout sauf anodin.

Yquem 1945
Un flacon d’Yquem 1945 vendu aux enchères sur iDealwine

Grand luxe, grande exigence : le domaine se permet de ne pas commercialiser son grand vin les années où le niveau n’est pas jugé suffisant. Ainsi, l’étiquette reste une valeur sûre, ne craignez pas de mauvais millésime ! Dernier en date à ne pas voir le jour : 2012. Les incas avaient raison de craindre la fin du monde pour cette année-là… Mais il n’existe pas non plus de 1910, 1915, 1930, 1951, 1952 (mauvaise série…), 1964, 1972, 1974, et 1992. A l’inverse, les millésimes les plus mythiques sont les 2001, 1997, 1990, 1988, 1986, 1983, 1967, 1947, 1937, et continuons de remonter, puisque ce vin peut vieillir à plus ou moins l’infini, avec les millésimes 1921, 1904, 1893, 1870 (encore des teutons ?), 1865, 1847 (celui acheté une fortune par le frère du czar cité plus haut), et 1825.

Et ça tombe bien, chez iDealwine, nous avons des dizaines de millésimes à vous proposer, en achat direct ou aux enchères, et nous ne cessons d’en dénicher de nouveaux ! Offrez-vous par exemple un millésime anniversaire à vous ou vos amis ! A ce propos, on espère que les natifs de 1967 ont de bons amis à choyer. A noter également, si le prix parait évidemment onéreux, il n’est rien comparé aux équivalents qualitatifs d’Yquem dans d’autres appellations bordelaises ou bourguignonnes. Aujourd’hui, le sauternes ne vaut pas son prix, profitez-en !

L’étiquette continue en tous cas de faire rêver la terre entière. Terroir unique, climat unique, niveau d’exigence extrême, expérience séculaire et refus du « moyen », il ne peut en ressortir qu’un vin absolument unique au monde. De la « lumière bue » évoquée par Frédéric Dart, des concours internet soulevant la toile (on a nous-même procédé à un test assez concluant 😉) au simple fait que les voisins de parcelle commencent leurs discours de vente par « nous sommes les voisins d’Yquem », tout le monde sait où est la référence, le menhir, l’étoile à suivre pour devenir de très grands vignerons sauternais, ou, plus simplement, comme c’est notre cas, d’heureux dégustateurs.

Ce qu’en pensent les guides :

Le guide vert de la RVF : ***

« Reconnu comme étant le plus célèbre vin liquoreux du monde, Yquem est la propriété, depuis 1999, du groupe LVMH dirigé par l’homme d’affaires Bernard Arnault. Le château est aujourd’hui incarné par Pierre Lurton, également à la tête du château Cheval Blanc, à Saint-Émilion. Avant lui, Alexandre de Lur Saluces a écrit, de 1967 à 2004, quelques-unes des plus belles pages de l’histoire de l’unique premier cru classé supérieur en 1855, dans la lignée de ses aïeux. Car ce vin est peut-être le plus régulier du Bordelais depuis cent ans. Même dans les petits millésimes et les périodes difficiles, Yquem a tenu son rang jusque dans son vieillissement incomparable. Il doit cet état de fait à un terroir unique, réagissant au développement du botrytis comme aucun autre, et à des hommes qui ont su comprendre et mettre en valeur ses qualités. Si Yquem n’impressionne pas forcément dans sa jeunesse, il creuse irrémédiablement l’écart avec ses voisins après quelques années de garde. Déguster un vieux millésime du château demeure une expérience que tout amateur de vin liquoreux se doit d’avoir connu dans sa vie.

Les vins : l’équilibre d’Y d’Yquem progresse à grands pas. Il est moins marqué par le soufre que les millésimes précédents et garde une pointe de douceur grâce à quelques grammes de sucres résiduels. Un vin tout en finesse. Yquem dispose d’un parfum élégant et subtil, avec une douce note de viennoiserie. Un vin pur, intense, qui, malgré une belle richesse, conserve un équilibre souverain grâce à son acidité. Une petite note florale participe à sa complexité olfactive. Un très grand liquoreux en perspective. »

Le Guide des Vins de Bettane + Desseauve : *****

« Yquem jouit d’un statut unique dans la production bordelaise, qui le place pratiquement hors de tout jugement critique. La centaine d’hectares exploités se répartit entre sémillon et sauvignon, sur des croupes graveleuses avec un sous-sol plus argileux. Le cru ne connaît pas de petits, voire de millésimes moyens, car il ne supporte aucun compromis. Il a d’ailleurs renoncé à produire le 2012 ? la qualité n’ayant pas été jugée assez élevée pour le cru. Le groupe LVMH l’a repris en 1999 avec, à sa tête, Pierre Lurton, arrivé en 2004. L’arrivée du sauvignon dans les assemblages, la souplesse d’adaptation de l’élevage à la nature du millésime, et évidemment, un savoir-faire agronomique unique font de chaque millésime une fête encore plus précise et équilibrée que dans les décennies précédentes, satisfaisant aussi bien nos sens que notre intelligence. »

Sauternes 2015 : 19,5
Sauternes 2014 : 18
Sauternes 2013 : 19

Retrouvez tous les vins du Château d’Yquem disponibles à la vente sur iDealwine

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  • Voir les commentaires (2)

  • Guy Dubreuil

    J’ai acheté un magnum de 1986 pour un cadeau de mariage qu’il ouvriront en 2032 à leur retraite. Il est cavé. Combien vaudrait il aujourd’hui?

    • iDealwine

      Bonjour,

      Vous avez toutes les cotes en accès libre à ce lien : https://www.idealwine.com/fr/cote.jsp
      Il faut juste vous inscrire, c’est gratuit et sans engagement 🙂
      L’équipe iDealwine !

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