De Tertre Rotebœuf à Roc de Cambes et Domaine de Cambes, la famille Mitjavile défend une même idée du grand vin : laisser chaque terroir exprimer sa profondeur, sa maturité et son identité. Rencontre avec Henri Mitjavile, qui revient sur l’histoire de ces trois propriétés et sur les choix qui façonnent leur style.

A Bordeaux, la famille Mitjavile cultive une vision singulière des grands vins. De Tertre Roteboeuf à Saint Emilion, à Roc de Cambes et Domaine de Cambes, dans les Côtes de Bourg, trois propriétés partagent une même recherche de profondeur et de maturité. Pour Henri Mitjavile, cette personnalité ne relève pourtant pas d’une volonté de se démarquer mais d’une conviction : comprendre chaque terroir et chaque millésime pour en exprimer le meilleur.

Cette exigence se reflète aussi dans les guides de référence : Tertre Rotebœuf compte 3 étoiles dans le Guide vert de la RVF 2020 et 4 étoiles dans le guide Bettane + Desseauve 2021, tandis que Roc de Cambes est distingué d’une étoile dans le Guide vert de la RVF 2022.

Les trois domaines Mitjavile

Tertre Rotebœuf, l’expression profonde de Saint-Émilion

Situé à Saint-Laurent-des-Combes, sur le coteau sud de Saint-Émilion, Tertre Rotebœuf constitue la propriété historique de la famille. Son vignoble d’environ six hectares bénéficie d’une configuration en amphithéâtre, de sols argilo-calcaires et d’une exposition favorable à la maturation.
Le merlot domine l’encépagement, accompagné de cabernet franc. Le vin se distingue par sa matière généreuse, son fruit mûr et sa texture enveloppante. Au-delà de sa richesse, la personnalité du cru repose sur la profondeur et la capacité d’évolution recherchées par la famille.


Roc de Cambes, une autre expression de la rive droite

Acquis en 1988, Roc de Cambes se situe dans les Côtes de Bourg, sur des coteaux proches de l’estuaire de la Gironde. Le merlot y domine, accompagné de cabernet-sauvignon. Si le terroir présente certaines similitudes avec celui de Tertre Rotebœuf, le vin possède sa propre identité.
Il exprime une matière dense, un fruit mûr et une structure généreuse. La démarche de la famille consiste précisément à ne pas reproduire un même
profil sur ses différentes propriétés. Henri Mitjavile le rappelle lorsqu’il évoque la personnalité des domaines : l’ambition n’est pas de créer un style artificiel, mais de laisser s’exprimer les caractéristiques propres à chaque lieu.


Domaine de Cambes, au plus près de l’estuaire

Issu de parcelles situées à proximité de Roc de Cambes, mais plus proches de la Gironde, Domaine de Cambes complète cet ensemble. Commercialisé sous l’appellation Bordeaux, il possède une identité distincte, liée à son environnement. Son expression se révèle généralement plus souple et accessible que celle de Roc de Cambes, tout en conservant les marqueurs de la maison : fruit mûr, matière charnue et recherche d’équilibre.
Ces trois vins illustrent ainsi différentes expressions d’une même philosophie. Leur personnalité commune ne tient pas à une uniformité de goût, mais à une attention portée à la maturité, à la profondeur et à la capacité de chaque vin à évoluer.

Une histoire familiale atypique

L’histoire des vins Mitjavile commence en 1978, lorsque François Mitjavile reprend le vignoble de Tertre Rotebœuf, propriété héritée par son épouse Émilie. Autodidacte, issu d’une famille travaillant dans les transports, il se tourne vers la viticulture après plusieurs déconvenues professionnelles.

Son fils Henri revient sur cette trajectoire qui ne correspond pas tout à fait aux traditions familiales du Bordelais : « C’est une structure involontairement familiale. Je dis “involontairement” parce que, entre guillemets, une génération a été sautée. À la base, cela appartenait à mon grand-père du côté maternel et, par la suite, c’est mon grand-père du côté paternel [qui a repris le domaine].

François Mitjavile reprend alors un terroir exigeant, situé sur le coteau sud de Saint-Émilion. Les pentes marquées, les sols argilo-calcaires et l’exposition favorisent la maturation des raisins, tandis que la configuration du vignoble contribue à créer un environnement particulier.

« C’est un terroir qui impose un certain niveau de qualité », explique Henri Mitjavile. « En même temps, les caractéristiques du terroir, notamment le coteau sud de Saint-Émilion, les sols argilo-calcaires, la très bonne orientation et le drainage, appellent naturellement à produire de très grands vins. » En 1988, François Mitjavile acquiert Roc de Cambes, dans les Côtes de Bourg. Domaine de Cambes complète ensuite cet ensemble, avec des parcelles situées plus près de l’estuaire de la Gironde. La famille possède également le Domaine de l’Aurage, à Castillon-Côtes-de-Bordeaux.

Le paradoxe Mitjavile

Maturité affirmée, profondeur aromatique, matière généreuse : les vins Mitjavile possèdent une personnalité reconnaissable. Pourtant, Henri Mitjavile ne revendique pas la création d’un style à part. « C’est assez amusant parce que mon père, et moi par la suite, ne nous considérons pas du tout comme des créateurs. ». Il précise : « C’est justement pour cette raison que nous essayons de faire des vins qui soient uniquement la représentation de ce que doivent être les vins de Bordeaux, c’est-à-dire des vins profonds. »

« Nous avons surtout enrichi notre savoir-faire, notamment en matière d’élevage. Nous pratiquons parfois de très longs élevages, qui amènent vers des débuts de phénomènes oxydatifs. Ce n’est pas véritablement de l’oxydation, mais cela permet d’obtenir des vins très ouverts dès leur jeunesse. Comme ces vins possèdent également une bonne maturité, ils vieillissent très bien. »

Puis vient cette formule qui résume le paradoxe de la maison : « Nous essayons donc de faire des vins totalement classiques. Et c’est justement ce qui les rend, de façon assez paradoxale, totalement originaux. »

Henri Mitjavile décrit volontiers leur personnalité comme celle de vins « évolutifs et civilisés », qui restent à l’écart des tendances sans chercher à s’y opposer. Il ne s’agit pas de suivre une mode inverse, mais de faire les vins auxquels la famille croit. « Nous faisons simplement les vins que nous avons envie de faire », résume-t-il.

La maturité, sans sacrifier la souplesse

Pour Henri Mitjavile, tout commence au vignoble. La vigne doit être en bonne santé, sans vigueur excessive ni affaiblissement. « Nous essayons donc de maintenir un équilibre au vignoble », résume-t-il.

Cette recherche d’équilibre s’étend au moment des vendanges, parfois tardives. L’objectif est d’obtenir des raisins suffisamment mûrs pour développer une matière riche et supporter une extraction profonde, sans produire des tanins excessivement marqués.

En cave, les choix de vinification s’adaptent aux caractéristiques du millésime. Les fermentations alcooliques peuvent être longues, mais l’extraction est ralentie lorsque la structure tannique devient trop présente.

Henri Mitjavile détaille cette approche : « Nous faisons souvent des fermentations alcooliques longues afin d’obtenir de la profondeur. Mais dès que les tanins deviennent trop marqués, ou que la structure présente des tanins trop expressifs, nous ralentissons l’extraction. Nous poursuivons alors par une sorte d’infusion, ou de mitonnage, afin de conserver la densité tout en recherchant davantage de souplesse. »

Des millésimes de plus en plus contrastés

Le changement climatique modifie les conditions de travail du vigneron. Pour Henri Mitjavile, les millésimes se distinguent de plus en plus par leurs caractéristiques et leurs difficultés. Il cite notamment les différences entre 2021, marqué par une maturation longue et un fruit gracieux, et 2023, plus dense et riche. « Nous essayons donc de nous adapter comme nous le pouvons. Finalement, cela ne change pas vraiment le travail du vigneron. En revanche, les épisodes climatiques sont plus extrêmes. »

Il évoque notamment l’été 2026, marqué par plusieurs épisodes de canicule, mais aussi par des réserves hydriques hivernales qui ont permis à la vigne de mieux supporter les fortes chaleurs. « Il est difficile d’avoir une stratégie à très long terme dans une période comme celle que nous traversons », reconnaît-il. Parmi les pistes envisageables figurent l’utilisation de porte-greffes différents ou la mise en place de dispositifs destinés à protéger partiellement les vignes du soleil.

Pour autant, il souligne la capacité des vins bordelais à préserver leur équilibre malgré une maturité importante : « Ils restent digestes au cœur même de leur richesse. »

L’enjeu consiste donc à s’adapter aux conditions de chaque année sans perdre de vue l’identité des propriétés.

Le romantisme dans la connaissance

Au fil de l’entretien, Henri Mitjavile revient à plusieurs reprises sur l’importance de la connaissance, de l’observation et de l’expérience. La singularité des vins ne résulte pas d’une volonté de rupture, mais d’une recherche continue de précision, du vignoble à l’élevage.

« Ce n’est peut-être pas très romantique de le dire comme cela. Pourtant, je crois que le romantisme se trouve justement dans la connaissance. Nous essayons d’exprimer le plus possible les caractéristiques des millésimes, avec le plus de grâce possible. Ensuite, la nature fait le reste, entre guillemets. » Cette dernière formule résume l’approche de la famille : comprendre le terroir, accompagner la maturation et adapter les choix techniques, sans chercher à effacer les différences entre les années.

Tertre Rotebœuf, Roc de Cambes et Domaine de Cambes proposent ainsi trois lectures des terroirs bordelais, unies par une même exigence.

Les vins de Henri Mitjavile sur iDealwine

  • Château Tertre Rotebœuf
  • Roc de Cambes

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