Bordeaux : les primeurs, comment ça marche ?

Primeurs-BordeauxChaque année au printemps, vous entendez probablement parler des primeurs, et vous savez à peu près ce qui se cache derrière cette expression. Le but, aujourd’hui, c’est de vous rendre incollable sur le sujet !

Pour commencer, un petit rappel : il faut bien distinguer les ventes de vins primeurs et les ventes de vins en primeurs. En effet, le premier cas concerne des vins mis en vente avant le printemps suivant la récolte. Quand on parle du Beaujolais nouveau – le terme « nouveau » indique une mise en bouteille avant la vendange suivante -, la commercialisation s’effectue à partir du troisième jeudi de novembre suivant la récolte. Le 2e cas, celui qui nous intéresse ici, fait référence à un système de vente bien particulier et typique de Bordeaux, consistant à vendre au printemps suivant la récolte des vins dont l’élevage n’est pas encore terminé. Il s’agit donc en quelque sorte d’une réservation puisque le vin ne sera effectivement livrable que plusieurs mois après, une fois l’élevage terminé et la mise en bouteille effectuée.

D’où vient la tradition des primeurs ?

La pratique des ventes en primeurs à Bordeaux remonterait au XVIIIe siècle, lorsque le négoce bordelais se rendait dans les châteaux quelques mois avant les vendanges pour estimer et acheter la récolte sur pied – les négociants s’occupaient d’ailleurs généralement eux-mêmes de l’élevage et/ou la mise en bouteille des vins -. Le système des primeurs moderne, tel qu’on le connaît aujourd’hui – et qui comprend la fameuse semaine de dégustation en primeurs – a été mis en place au cours des années 1970. Il s’est institutionnalisé au début des années 1980, sous l’impulsion notable du baron Philippe de Rothschild qui organisa une dégustation de son millésime 1982 dès le mois d’avril, alors que son vin était encore en élevage, dégustation largement relayée dans la presse. Dès 1924, baron Philippe de Rothschild avait déjà innové en décidant la mise en bouteilles intégrale au château, notamment pour s’affirmer face à la toute-puissance du négoce bordelais de l’époque. Depuis les années 1970, la pratique des ventes en primeurs permet ainsi au négoce d’acheter et de payer aux propriétés le vin près de deux ans avant leur mise sur le marché. L’avantage, c’est que le négoce « réserve » un certain nombre de bouteilles, à un prix plus intéressant que le tarif du vin vendu en bouteille. L’autre avantage, pour les propriétaires cette fois-ci, consiste à encaisser une avance de trésorerie bien utile pour financer la récolte suivante et l’élevage des vins, avant leur mise à disposition sur le marché.

Les primeurs, c’est quoi ? Comment ça marche ?

Le système des primeurs est une institution bordelaise, qui s’articule autour de la semaine des dégustations primeur, une période d’effervescence comme la Gironde n’en connait qu’une fois par an. Une sorte de fashion week du vin, si l’on ose dire, tant elle réunit tout ce qui compte dans le monde du vin. Sous l’égide de l’Union des Grands Crus de Bordeaux et de différents groupements de producteurs, elle réunit en effet les professionnels du vin du monde entier pour déguster le dernier millésime d’une bonne centaine de propriétés. Les acheteurs, les négociants et la presse se prêtent aux interminables dégustations organisées soit par regroupement d’appellations dans différents lieux, soit directement au château, et sur rendez-vous pour les étiquettes les plus prestigieuses. L’exercice consiste à estimer la qualité du millésime dans le but de prévoir ses achats. Le rôle de la presse et des grands dégustateurs revêt ici une importance cruciale. Les notes qu’ils attribuent aux vins sont en effet attendues avec impatience et s’avèrent décisives pour la suite. Les fameuses notes Parker, très attendues jusqu’à ce que le célèbre dégustateur ne cède son nom et son affaire (en 2014), avaient pour tradition de donner la tendance définitive au millésime. Le 100/100 (ou à défaut, une note au moins supérieure à 90/100) Parker assurait au propriétaire de vendre rapidement, et au meilleur prix, sa production. Aujourd’hui, le marché est moins soumis à ce seul verdict, et c’est une bonne nouvelle. Le consensus qui s’établit progressivement entre les principaux dégustateurs permet de constituer le peloton de tête qui se distingue dans chaque millésime.

Après cette semaine de dégustation primeurs, la presse et les grands dégustateurs rédigent ainsi leur compte-rendu par appellation et propriété, rendant leur verdict (et leurs notes) sur les différents vins. C’est généralement après cette phase de médiatisation des notes que les châteaux mettent sur le marché leurs vins, en primeur, à un tarif qui tient compte, bien sûr, de la note, mais aussi de la demande qui en découle. Les propriétés communiquent leur prix les unes après les autres, généralement dans les deux mois qui suivent la dégustation.

Chaque campagne primeur réserve son lot de surprise. C’est parfois un premier cru classé qui sort du bois le premier – Château Lafite a déjà endossé ce rôle de précurseur – donnant un signal fort à l’ensemble de la campagne. Cette année, avec le millésime 2016, c’est Château Guiraud qui a choisi de dévoiler son prix le premier. Une façon de braquer les projecteurs sur une appellation qui souffre aujourd’hui de la désaffection des amateurs pour les vins liquoreux. Le Château Pontet Canet avait agi de la sorte avec son 2013 (millésime délicat), commercialisé en primeur sans même attendre le verdict des dégustations officielles.

La mission du courtier est déterminante dans la fixation du prix de vente en primeur. En effet, celui-ci joue le rôle d’intermédiaire entre les propriétaires et les négociants, conseillant les domaines sur les prix adéquats, menant la négociation entre les parties et assurant la transaction. Les courtiers se rémunèrent par une commission représentant 2% du montant de chaque transaction. Il s’agit là encore d’une tradition historique typique de Bordeaux et vieille de plusieurs siècles, alors même qu’aucune loi n’impose le recours à ces intermédiaires. Elle s’inscrit dans l’environnement très codifié et traditionnel – archaïque diront certains – de la Place de Bordeaux. Une fois les transactions réalisées, les vins achèvent tranquillement leur élevage à la propriété jusqu’à la mise en bouteille ; ils sont généralement livrés entre 18 et 24 mois après ces ventes en primeur, parfois même un peu plus pour les sauternes, ou pour les premiers crus classés. Ce sont ensuite les négociants accrédités (ceux auquel les propriétaires ont accordé des allocations), qui vont se charger de vendre ces vins aux différents acteurs de la distribution (cavistes, restaurants, sites de e-commerce …).

Qui participe aux primeurs ?

Historiquement, seuls les grands crus classés participaient aux primeurs, mais aujourd’hui, ce sont la plupart des domaines de qualité, classés ou non. Depuis quelques années cependant, certains domaines ont tourné le dos au système des primeurs tel qu’il est organisé sur la Place de Bordeaux, à l’instar du célèbre château Latour, qui quitta le système dès le millésime 2012, ne proposant ses vins sur le marché que lorsqu’ils sont prêts à boire. On peut facilement deviner que l’une des motivations principales de ce retrait du système était de reprendre le contrôle des prix de sortie et surtout de se réapproprier les marges qui leur échappaient, au bénéfice du négoce : par exemple, un château-latour 2008 est sorti à 150€ en primeurs (180€ TTC). En 2011, il s’échangeait plus de 800€ (cote iDealwine). Certes, un domaine de la notoriété de Château Latour peut assurer lui-même sa distribution. Mais la plupart des crus classés ont tout intérêt à s’appuyer sur la puissance du réseau de promotion que constitue l’Union des Grands Crus Classés de Bordeaux.

Pourquoi critique-t-on le système des primeurs ?

 Le système des primeurs est critiqué depuis quelques années, venant alimenter le « Bordeaux bashing » dont souffre l’ensemble de la région. La spéculation qui s’est développée autour d’une quarantaine de propriétés concentre de nombreux reproches. L’analyse des prix sortie primeurs de certains domaines met en exergue une envolée phénoménale des prix depuis les années 1990 et surtout 2005. Pour beaucoup d’amateurs – et notamment les Français -, les prix des grands crus classés de Bordeaux ont atteint de tels sommets qu’il est désormais impossible d’y accéder … Le rôle des grands critiques internationaux et principalement de Robert Parker (Wine Advocate) a souvent été montré du doigt : en contribuant à focaliser l’attention sur les domaines les mieux notés – et, ce faisant, à faire connaître les vins de Bordeaux au monde entier, il est important de le souligner – , il a aussi été considéré comme l’un des artisans de la  flambée des prix de certaines propriétés. Ou, plus grave, d’une modification du style de certains vins pour s’attirer les grâces du célèbre critique. L’internationalisation de la distribution des grands crus, et l’ouverture de nouveaux marchés tels que l’Asie, ont contribué à alimenter la hausse des cours, d’autant que certaines années ont vu les millésimes « du siècle » se succéder. Ce fut notamment le cas en 2009 et en 2010, et cette situation pourrait se reproduire avec les millésimes 2015 et 2016.

Une autre critique vient de la difficulté à déguster les échantillons : peu de dégustateurs sont réellement légitimes à donner un avis sur le potentiel d’un vin en primeur. Et ce d’autant plus que les échantillons dégustés en avril suivant la récolte sont fragiles, sujets à des variations d’un jour sur l’autre. Certains débattent sur la qualité des échantillons, évidemment choisis parmi les lots qui se présentent sous leur meilleur jour : ceux-ci sont-ils réellement représentatifs de ce que sera le produit final ? En tout état de cause, les notes décernées très tôt sur des vins encore en devenir ont une influence durable sur le succès du vin sur le marché.

Pour autant et malgré ces critiques, le système des primeurs perdure, soutenu par une organisation tout à fait unique au monde, véritable machine de guerre pour la promotion des grands crus bordelais dans le monde. Ils constituent toujours un phénomène suivi de près par les amateurs du monde entier …

Est-ce que les primeurs existent ailleurs qu’à Bordeaux ?

Les primeurs restent très largement associés à la place de Bordeaux, mais le système peut être repris dans d’autres régions par certains domaines. La Bourgogne et la Vallée du Rhône (Châteauneuf-du-Pape ) notamment commencent à s’intéresser à ce système, de même que certains producteurs d’Alsace (Domaine Deiss) ou du Roussillon (Clos des Fées).

Et les primeurs 2017, ça s’annonce comment ?

Angélique, Cyrille et Raphaël, notre équipe de choc se trouve en ce moment même en mission spéciale à Bordeaux pour déguster le millésime 2017, prévoir nos achats en direct des domaines et bien sûr, vous préparer un compte-rendu détaillé de tout ce qu’ils auront goûté. 😊

Ce que l’on sait déjà de ce nouveau millésime : il sera rare mais de belle qualité ! Pour rappel, le climat ne s’est pas vraiment montré clément avec la vigne en 2017, du fait des gels de printemps, de la grêle ou encore des sécheresses dans le Sud. En France, les volumes ont baissé de 19% par rapport à l’an passé, à 36,7 Mhl. Même à Bordeaux, le gel du mois d’avril a fait des ravages, faisant chuter la production de près de 40%, avec seulement 3,5 millions d’hectolitres. La rive droite est particulièrement concernée ; le Médoc ; lui, s’en sort mieux (surtout en bord de Garonne). Mais ces chiffres cachent en réalité une situation hétérogène : certaines propriétés ont perdu 80 à 90% de leur récolte (comme le château Climens), tandis que d’autres sont totalement épargnées. Pour les zones qui n’ont pas été concernées par le gel, le millésime a bénéficié d’excellentes conditions climatiques (pluies au bon moment, chaleur estivale engendrant un léger manque d’eau bénéfique pour la région dont la pluviométrie habituelle se situe au-dessus de l’optimum), gage d’un grand millésime. En revanche, pour les zones gelées, la récolte repose souvent sur les grappes de deuxième génération (nouvelle pousse après que les premiers bourgeons aient gelé), souvent réputées moins qualitatives, arrivant à maturité avec décalage et étant plus fragiles (notamment face à la pourriture grise). Certains domaines où le gel n’aura pas été complet auront pu sauver la qualité de la récolte, au prix de travaux longs et coûteux en main d’œuvre, et d’une sélection sévère… Plus que jamais, donc, la qualité du millésime 2017 va reposer sur les grands terroirs, qui devraient démentir la malédiction des millésimes en « 7 »…

Pour ce qui concerne les prix, il est pour l’instant difficile de se prononcer. La rareté et la technicité du millésime ne permet pas d’anticiper une baisse significative des prix, mais plutôt une accalmie. Par ailleurs, les propriétés ne pourront pas écarter l’incertitude économique qui plane sur les appétits des acheteurs, notamment du fait du Brexit… Le marché devrait y voir plus clair d’ici la fin du mois de mai.

Voilà qui devrait nous faire tous abondamment saliver en attendant notre compte-rendu précis et fidèle de la découverte de ce nouveau millésime si attendu. 🙂

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