Le « Jugement de Paris » : le jour où les vins californiens firent de l’ombre aux grands crus français

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© Bella Spurrier

Il y a quarante ans, avait lieu une dégustation à l’aveugle qui, bien que peu relayée à l’époque, contribua à changer la donne sur le marché mondial du vin. Retour sur une bataille gagnée par les Californiens contre la « vieille Europe ».

Dans l’Histoire de la compétition entre les anciens et les nouveaux pays producteurs de vin, le Jugement de Paris est une date incontournable. La France avait toujours été considérée comme l’Eldorado du vin, et les autres pays qui prétendaient rivaliser avec elle n’avaient jamais obtenu de reconnaissance éclatante. Steven Spurrier ignorait sans doute qu’il allait, au moins symboliquement, rebattre les cartes de ce marché, ce 24 mai 1976.

Ce vendeur de vins britannique, aujourd’hui consultant pour Decanter, tenait à l’époque la Cave de la Madeleine à Paris. Lui-même reconnut plus tard qu’il ne s’attendait pas du tout à la victoire des vins californiens. En compagnie de Patricia Gallagher, il convia plusieurs grands noms du monde vinicole, dans le but de leur faire déguster à l’aveugle des grands crus de Bordeaux (pour les rouges) et de Bourgogne (pour les blancs)… respectivement face à de grands cabernets et chardonnays californiens. Le jury définitif se composait de :

  • Pierre Bréjoux, inspecteur général de l’INAO
  • Michel Dovaz, de l’Institut du Vin
  • Claude Dubois-Millot, directeur commercial du guide Gault & Millau
  • Odette Kahn, rédactrice en chef de la Revue du vin de France
  • Raymond Oliver, chef propriétaire du restaurant le Grand Véfour
  • Pierre Tari, propriétaire du Château Giscours
  • Christian Vannequé, chef sommelier de la Tour d’Argent
  • Aubert de Villaine, copropriétaire du Domaine de la Romanée-Conti
  • Jean-Claude Vrinat, propriétaire du restaurant le Taillevent

La dégustation se déroula dans le prestigieux Hôtel InterContinental à Paris. Les vins californiens furent sélectionnés par Steven Spurrier et Patricia Gallagher, qui voyagèrent sur place pour déguster et en sélectionner les meilleures cuvés. Les vins français, eux, furent retenus d’emblée par les deux organisateurs, parmi les « valeurs sûres » du vignoble national.

Le jeu se déroula en deux parties. La première concernait les vins blancs, qui figuraient au nombre de 10 : 4 vins français, 6 vins californiens. On retrouvait la même répartition pour la partie consacrée aux vins rouges. A la surprise générale, le jugement final positionna des vins californiens à la première place des deux catégories.

Classement des vins blancs :

  • Etats-Unis : Château Montelena 1973
  • France : Roulot – Meursault 1er cru Charmes 1973
  • Etats-Unis : Chalone Vineyard 1974
  • Etats-Unis : Spring Mountain Vineyard 1973
  • France : Joseph Drouhin – Beaune 1er cru Clos des Mouches 1973
  • Etats-Unis : Freemark Abbey Winery 1972
  • France : Ramonet-Prudhon – Bâtard-Montrachet 1973
  • France : Domaine Leflaive – Puligny-Montrachet 1er cru Les Pucelles 1972
  • Etats-Unis : Veedercrest Vineyards 1972
  • Etats-Unis : David Bruce Winery 1973

Classement des vins rouges :

  • Etats-Unis : Stag’s Leap Wine Cellars 1973
  • France : Château Mouton-Rothschild 1970
  • France : Château Montrose 1970
  • France : Château Haut-Brion 1970
  • Etats-Unis : Ridge Vineyards Monte Bello 1971
  • France : Château Léoville Las Cases 1971
  • Etats-Unis : Heitz Wine Cellars – Martha’s Vineyard 1970
  • Etats-Unis : Clos du Val Winery 1972
  • Etats-Unis : Mayacasm Vineyards 1971
  • Etats-Unis – Freemark Abbey Winery 1967

Les résultats laissèrent les membres du jury interloqués. Certains crièrent même à la manipulation, à l’écoute des résultats et a posteriori. Il faut dire que quasiment tous les participants furent pris de court : pendant la dégustation, George Taber (unique journaliste présent) relate que l’un d’entre eux méprisa un bâtard-montrachet, l’assimilant « sans aucun doute » à un vin californien par son absence de nez.

L’impact de cette dégustation ne se fit pas ressentir immédiatement, notamment du fait de son aspect controversé et de la phase de déni qui s’en est suivi. Hormis un article dans The Times quelques mois plus tard, l’évènement fut relativement peu relayé, compte tenu de la faiblesse des technologies de l’information à l’époque.

Néanmoins, a posteriori cet évènement devint une pierre angulaire non seulement pour les vins californiens, mais pour le Nouveau Monde en général, qui commençait déjà à gagner en confiance auprès des critiques spécialisés, et à titiller le monopole de l’Ancien Monde sur les grands marchés importateurs de vin (comme le Royaume-Uni). Du côté français, il s’agissait d’une profonde épreuve d’humilité. En effet, il n’était plus seulement question de reconnaître qu’il existait de bons vins à l’étranger… mais qu’il en existait de meilleurs qu’en France.

Au-delà du contexte historique, le Jugement de Paris souligne la question de la subjectivité des dégustations, et donc de la pertinence des dégustations à l’aveugle. Il est humain d’être sensible au pouvoir de l’étiquette, et il nous paraît toujours délicat de donner un avis négatif face à une belle bouteille qui fait l’unanimité autour de nous. Pourtant, la seule question qui doit primer reste de savoir si tel vin nous plaît, ou non. Les dégustations à l’aveugle sont un bon moyen d’y répondre. Et d’ailleurs, une seule d’entre elles ne saurait dicter un jugement objectif, puisque les dégustateurs et sommeliers possèdent eux-mêmes leurs goûts personnels. Il y eut sûrement des dizaines d’autres « Jugements de Paris », moins médiatisés… mais aucun ne pourra jamais prétendre énoncer une vérité absolue. L’amateur reste maître de définir lui-même les vins qui lui semblent bons ou mauvais et nous espérons contribuer, sur iDealwine, à vous offrir le plus large choix possible pour permettre cela 🙂 .

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