Interview | Primeurs à Bordeaux : fallait-il acheter les 2020 ?

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Chaque mois, Angélique de Lencquesaing, co-fondatrice d’iDealwine, répond aux questions de de BFM Patrimoine, pour commenter les dernières tendances du marché. L’actualité se portant sur les ventes de grands crus de Bordeaux en primeur, cette chronique est l’occasion de braquer les projecteurs sur les vins de Bordeaux, vus sous un angle patrimonial. Ce mois-ci, Angélique était interviewée par Stephane Pedrazzi.

Voir l’interview BFM

Stephane Pedrazzi : « A l’issue de ce premier semestre un peu spécial, mi-confiné, mi-vacciné, faisons un point sur le marché des grands crus. En matière de placement, la campagne des primeurs de Bordeaux a longtemps constitué un temps fort pour les amateurs. Est-ce toujours le cas ? La crise sanitaire a-t-elle rebattu les cartes ? C’est que nous allons essayer de décrypter aujourd’hui. »

Angélique de Lencquesaing : La commercialisation des grands crus de Bordeaux en primeurs constitue un moment d’achat de vin consacré pour les amateurs. Ils sont encore nombreux à s’intéresser à ce particularisme qui consiste à vendre quelques mois après la récolte (en mai-juin) des vins qui ne sont pas encore en bouteille, de « futures », en quelque sorte, qui ne seront livrés qu’un à deux ans plus tard.

Mais ce qui compte, surtout, c’est le coup de projecteur qui est placé sur cette région viticole à l’occasion des dégustations, d’abord, puis de la commercialisation des vins.

S.P. – Justement, comment s’est déroulé la présentation des vins dans ce contexte un peu particulier qui empêche les dégustateurs de voyager ?

Contrairement à l’année dernière, les dégustations ont été plus restreintes en termes de public, mais elles ont pu avoir lieu. Soulignons l’effort considérable mené par l’Union des Grands Crus, d’une part, qui a organisé des dégustations dans les grandes métropoles. Et celui des propriétaires, d’autre part, qui n’ont pas hésité à envoyer des échantillons aux dégustateurs, ce que certains d’entre eux se refusaient autrefois à faire, pour éviter de manipuler des vins fragiles.

S.P. – Vous parlez des dégustateurs. Comment s’organise le marché maintenant que l’éminent dégustateur Robert Parker s’est placé en retrait ?

C’est un point intéressant, effectivement. Le critique américain a concentré tous les regards à partir du millésime 1982, et jusqu’il y a peu, avec des atouts certes, puisqu’il décrivait les vins avec une précision exceptionnelle, mais aussi avec quelques biais possibles, puisque ses goûts étaient connus, et pouvaient inciter des producteurs en mal de reconnaissance à adapter leur style.

Son retrait a laissé place à une situation beaucoup plus équilibrée, un « consensus de marché » qui s’établit autour des notes et des critiques d’une dizaine de dégustateurs ou supports situés dans différents points de la planète, sans que l’un d’entre eux, plus que l’autre, ne prennent le pas. C’est de ce consensus que naissent et se distinguent les réussites d’un millésime.

S.P. – Donc cette année, comment s’est déroulé la campagne, les notes ont eu plus d’influence que l’année dernière ?

Disons que l’année dernière, sans note ou avec très peu d’entre elles, les propriétés ont fait le choix d’une campagne « blitz », éclair, qui s’est fondée sur les prix, des niveaux de prix attractifs. Une campagne qui a d’ailleurs remporté un réel succès. Bordeaux a affiché sans complexe son souhait d’être présent au rendez-vous, de ne pas manquer une année, et aussi de renouer avec les consommateurs.

S.P. – Pour contrer le Bordeaux bashing ?

Nous ne connaissons pas ce terme chez iDealwine 😊. Les amateurs achètent massivement les vins de Bordeaux, c’est la première région vendue depuis 20 ans en volume – même si, en valeur, elle s’est fait damner le pion, aux enchères par la Bourgogne l’année dernière, une première. C’est donc, en volume, une région prisée des amateurs français et étrangers. Et d’ailleurs, je tiens à souligner que nos ventes de Bordeaux ont progressé de 100% par rapport au premier semestre de 2020. Nous ne vendons pas de primeurs, uniquement des vins livrables.

Pour revenir à la campagne primeurs, le marché, après la belle surprise d’une campagne 2019 menée tambours battants, et à prix attractifs, était dans l’expectative.

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S.P. – En termes de prix, vous voulez dire ?

Oui, car pour ce qui concerne la qualité des vins, l’année a été complexe, certes, diabolique même à certains moments, c’est le terme qu’a choisi Véronique Sanders au Château Haut-Bailly pour qualifier ce millésime. Diabolique car les équipes ont dû composer avec une météo capricieuse, un début de saison précoce, une fin de printemps humide, un été caniculaire et de la pluie fin septembre… Une année technique ! Qui a donné de belles réussites, avec des vins denses, sérieux, parfois austères pour certains, comme nous avions eu l’occasion de le dire à l’issue des dégustations.

En termes de prix, les acteurs escomptaient – ou espéraient ?- une hausse des prix, autour de 10%, jusqu’à 20% pour les propriétés les plus en progression (ou rattrapage). Et la campagne a débuté sur cette tendance… à des niveaux de prix stables la première semaine – ce qui est souvent le cas -. Mais ce qui a été plus marquant c’est que certains, parmi les plus grands, ont envoyé des signaux de modération. Je pense à Château Cheval Blanc tout particulièrement, qui, c’est le moins que l’on puisse dire, ne figure pas parmi les moins renommés.

S.P. – Son prix est demeuré stable ?

Le prix de sortie, oui, après une année 2019 marquée par une baisse de prix significative pour le grand vin de Château Cheval Blanc (plus de 20%). Un geste apprécié par le marché puisque le vin s’est vendu rapidement.

De semaine en semaine, la campagne a pris tournure, et les prix, d’abord sages, ont progressivement commencé à grimper. Le Château Lafite Rothschild a ouvert la voie parmi les premiers crus classés de 1855, à des tarifs certes en hausse (+19,7%), mais qui marquent un retour au prix de 2018. Ensuite, il faut bien reconnaitre que la campagne s’est emballée, jusqu’à atteindre près de 30% de hausse moyenne dans la dernière semaine.

S.P. – Comment expliquer ces hausses ?

Les conjonctions de très bonnes notes, qui permettent à certaines propriétés d’espérer atteindre la récompense ultime, le fameux 100/100, à l’issue de la mise en bouteille. Là encore, c’est le consensus qui a joué pour la plupart des propriétés concernées. Des vins remarquablement notés par l’ensemble de la critique comme Château Haut Brion, Château Canon, Château Smith Haut Lafitte, Haut-Bailly figurent parmi les candidats à la note ultime. A la clé, les hausses de prix ont pu atteindre 38, 45, 48% de hausse par rapport à 2020.

Les exceptions sont rares, on peut noter Trotanoy, par exemple, resté proche de ses tarifs 2019 alors qu’il figure très certainement parmi les possibles 100/100 à venir.

S.P. – Les vins se vendent tout de même, malgré de telles hausses de tarifs ?

Oui, si le consensus est là. Pour d’autres vins, la comparaison risque de s’avérer brutale. Certains propriétaires ont voulu marquer une année anniversaire (de leur acquisition, de la présence de la famille à la propriété, comme à Cos d’Estournel) avec des flacons spéciaux. Les flacons noirs, entièrement opaques, se multiplient. Attention, ce n’est pas un passeport pour une augmentation de cours aveugle. D’autres veulent changer de catégorie à la faveur d’un changement de propriétaire comme cela a été le cas à Pomerol. Le marché n’est pas nécessairement prêt à accepter des hausses insuffisamment justifiées.

S.P. – Au-delà de se vendre, à ces niveaux de prix faut-il acheter ?

Ou plutôt, où fallait-il acheter, car certaines ventes se sont effectuées rapidement ? Quand le consensus de notes est là, le potentiel de hausse demeure, d’autant plus si lors de la notation en bouteille le vin décroche le fameux 100/100.

Des stars telles que Château Lafite Rothschild, des vins qui créent une attente forte comme Château Figeac, Château La Conseillante, ou les Carmes Haut-Brion sont aujourd’hui des vedettes, des valeurs sûres. Mais attention, il faut bien considérer un point : la hausse de cours a un double effet. Pour l’amateur, elle n’annule pas la perspective de plus-value, mais elle l’éloigne dans le temps. Les vins doivent désormais être conservés au minimum 8 à 10 ans pour se valoriser. Les grands crus de ce millésime disposent d’un beau potentiel de garde, pas d’inquiétude à ce niveau-là. Il faut simplement accepter ce délai. A cet égard il est intéressant de noter que dans les ventes aux enchères d’iDealwine, la part des vins de Bordeaux âgés de moins de 10 ans est faible, de l’ordre de 13% seulement.

En revanche, en termes d’image, l’effet peut être dévastateur pour la majeure part des vins de Bordeaux, dont les prix demeurent incroyablement attractifs au regard de leur qualité, car ils ne procèdent pas à ces niveaux de hausse tarifaires. Parmi les vins à suivre de près, il y a beaucoup de belles opportunités, notamment au Château Siran, très suivi actuellement, ou Rauzan Segla, mais aussi Branaire Ducru, Canon Pécresse, Ferrand, Pressac… L’intérêt de ces vins, c’est qu’ils méritent d’être conservés soigneusement, à titre patrimonial, mais qu’ils sont aussi délicieux à boire…

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