Interview BFM | Le marché des grands crus en fin d’année, les menaces US sur les vins français

BFM Janvier 2020Il y a quelques jours, Angélique de Lencquesaing était interrogée sur BFM Business, dans l’émission Intégrale Placements. Elle raconte comment le marché des grands crus aux enchères a achevé l’année 2019, et évoque la menace américaine qui pèse sur l’ensemble de la filière vin européenne.

En ces premiers jours de l’année, l’heure est au bilan. Mais avant même d’évoquer l’ensemble de l’exercice, quelles sont les tendances sur les marché des grands crus aux enchères ces derniers mois, dans un contexte agité ?

Nous préparons comme chaque année notre baromètre annuel des enchères, mais il est encore un peu prématuré de vous en parler. Les derniers mois de l’année sont traditionnellement très actifs aux enchères. Cela a été le cas chez iDealwine avec un volume de ventes qui a représenté plus de 6m€ au cours du seul dernier trimestre.

Néanmoins notre croissance s’est ralentie sur cette période par rapport à la tendance générale de l’année : +10% sur ce dernier trimestre, à comparer aux +25% que nous enregistrons depuis début 2019. Mais attention, sur un trimestre où les volumes explosent, il est normal et habituel que la croissance relative soit moins forte.

Qu’en est-il de l’effet prix ? Quelles tendances constatez-vous, les grands vins continuent-ils de voir le cours monter ?

Justement, le tassement de la croissance est pour partie lié à la stabilisation des prix – stabilisation au plus haut niveau pour certains domaines.

Bordeaux et, dans une moindre mesure, la vallée du Rhône voient leurs cours baisser légèrement en fin d’année. L’indice Bourgogne, lui, croît de 0.16%. Cette stabilisation n’épargne pas les vins du fameux domaine de la Romanée Conti qui plafonnent sur les derniers mois de l’année.

Notez, au passage que, en raison des volumes offerts à la vente, les grandes ventes aux enchères de fin d’exercice constituent un réservoir gigantesque de belles opportunités et de bonnes affaires pour les amateurs de vin, y compris dans un objectif de placement.

Ce tassement que vous évoquez a-t-il impacté la performance annuelle des indices que vous calculez ?

BFM Janvier 2020-2

Il semble que le marché soit plus prudent après les sommets atteints il y a quelques mois et dans un contexte global plus incertain durant le deuxième semestre avec un certain nombre de menaces pesant sur le marché des grands vins : imminence du Brexit, guerre commerciale US-Chine, situation instable en Asie et particulièrement à Hong Kong (première zone d’export pour iDealwine), taxes sur les vins Européens aux US depuis le 18 octobre. Sans oublier le contexte social en France, où nous réalisons un peu plus de 50% de nos ventes.

Au final, au cours de l’année 2019, l’indice iDealwine Bordeaux a baissé de 1.03% tandis que la Bourgogne s’appréciait de 7,63%, tirant au passage vers le haut l’ensemble de l’indice iDealwine 100 (+5,78%).

Un petit point sur la Champagne puisque nous sortons tout juste de la période des fêtes de fin d’année. Cette région est-elle plus présente dans les enchères au moment des fêtes ?

On peut en effet noter que les cuvées millésimées de Champagne, sont particulièrement recherchées dans les enchères en fin d’année. En tête des maisons prisées :

Krug (Clos du Mesnil 1979 : 3 040€)

Dom Pérignon, historiquement la plus présente aux enchères (1966 : 397€)

Bollinger (magnum R.D. 1976 : 1040€)

Salon cuvée S (1976 : 1094€)

Cristal Roederer tient son rang (1966 : 851€)

Le champagne peut-il être considéré comme un vin de placement ?

Attention, il ne faut pas croire qu’un « vieux » Champagne n’est non seulement plus bon à boire, mais qu’il n’a plus aucune valeur ! Les prix que je viens de vous indiquer montrent que ces grandes cuvées millésimées se valorisent bien sur le long terme. Donc oui, ce sont de beaux supports de placement, à condition de se montrer patient et surtout de bien les conserver. Les grands champagnes sont plus que tout sensibles à la température et à l’hygrométrie d’une cave.

A ce titre, il est intéressant de se tourner vers des maisons plus pointues, ou d’autres qui vivent actuellement une vraie renaissance. Outre les noms que je viens de vous citer, d’autres se distinguent actuellement, à l’instar de la maison Taittinger et sa cuvée Comtes de Champagne (1990 : 517€). Un 2006 a même atteint 1502€ en mathusalem (un flacon de 6 litres soit l’équivalent de 8 bouteilles) !

Selosse reste la plus prisée des signatures pointues dans la catégorie des Champagnes de producteurs (Blanc de blancs Extra Brut 1996 : 730€)

Jacquesson, Clos des Goisses de Philipponnat constituent aussi de belles signatures confidentielles et pointues, à suivre impérativement.

Vous parlez de noms un peu confidentiels, de signatures pointues… On en trouve un peu dans toutes les régions désormais, pas uniquement dans les grands vignobles traditionnels ?

Oui, c’est une grande fierté pour nous, entreprise française qui promouvons les trésors de nos vignes à plus de 60 pays dans le monde, de voir que plus un seul recoin de notre vignoble n’échappe à la convoitise des amateurs, suscitant parfois une surenchère mondiale.

Comme nous l’avons souvent dit ici, les belles enchères ne sont plus l’apanage uniquement des belles régions traditionnelles aux enchères, Bordeaux, Bourgogne et Rhône mais se trouvent désormais également dans la Loire, le Provence ou encore dans le Languedoc-Roussillon, pourvu que l’on parle de domaines d’excellence très pointus.

En fin d’année, c’est au cœur d’une région inattendue que nous avons enregistré le record d’enchères le plus inédit. Le 4 décembre dernier un flacon de la Grange des Pères 1992 a été adjugé 5219 €.

Les vins de la Grange des Pères ne sont pas des inconnus…

Collection particulieres encheres Grange des peres

Non, effectivement, et d’ailleurs ils sont recherchés par les amateurs du monde entier depuis déjà plusieurs années et, même si leur cote monte régulièrement, jamais celle-ci n’avait atteint de tels sommets.

Il faut préciser que 1992 est le premier millésime produit par cette propriété iconique. Autre particularité, la vente proposait une « verticale » allant de 1992 à 2016.

Parmi les lots mis en vente, trois flacons ont d’ailleurs dépassé le seuil des 1 000€ : le 1992, le 1993 et le 1994, soit les trois premiers millésimes produits. C’est un amateur français qui a finalement remporté le 1992 à l’issue d’une bataille d’enchères homérique : +2740% de hausse par rapport à la mise à prix initiale !

Les blancs du domaine, plus rares encore, ont eux aussi fait la Une : le 1996 a par exemple été adjugé 448€ et le 2004 à 552€.

Vous l’aurez compris, aucune région n’est à l’abri de la quête des amateurs pour les grands vins de qualité, produits par des vignerons talentueux. L’effet collector des millésimes a dans ce cas précis contribué à former le record.

Vous avez évoqué les taxes à l’importation sur les vins entrant sur le territoire américain. Que faut-il craindre des nouvelles décisions qui pourraient être prises par l’administration Trump ?

Nous avions eu l’occasion d’évoquer ces craintes pour la filière au moment de la mise en place, en octobre, des premières taxes de 25% sur les vins français tranquilles.

Nous sommes très préoccupés et adressons ces jours-ci une lettre ouverte au Président de la République afin de l’alerter sur l’impact d’une mesure qui risque de porter à 100% le montant de ces taxes. [lettre relayée par une pétition à signer ici, NDLR]

Rappelons que les Etats-Unis représentent le premier marché d’export de vins et spiritueux français (3,2 milliards d’euros de chiffre d’affaires sur un total de 13,2 milliards en 2018 au niveau mondial). C’est donc un sujet de grande importance pour l’ensemble de la filière.

On notera que le vin se trouve être la victime collatérale de conflits qui ne concernent nullement ce secteur. La première salve, en octobre dernier, venait sanctionner un conflit parfaitement extérieur à la filière vin puisqu’il s’agissait d’un différend entre le GIE Airbus et Boeing.

Cette fois-ci, c’est la taxe dite GAFA qui est à l’origine de cette nouvelle menace. Encore une fois, un sujet qui n’a rien à voir avec le vin – je précise qu’iDealwine est certes digital, mais pas encore un GAFA J -.

Plus sérieusement, si la décision d’octobre n’a pas encore produit pleinement son effet (les stocks sur place sont encore importants, et certains grands acteurs du monde du Champagne et des spiritueux ont accéléré leurs expéditions ces dernières semaines), c’est en 2020 qu’il va se faire réellement sentir. Une imposition à 100% de toute bouteille de vin entrant sur le territoire américain marquerait un coup d’arrêt immédiat pour nos exportations.

Les Américains eux-mêmes s’en émeuvent. Le critique de vin Antonio Galloni s’est adressé au Président Trump pour rappeler que l’industrie du vin emploie 1,74 millions de personnes. Un tiers des ventes sont issues de vins importés, dont 75% sont européens. C’est dire si la menace est importante pour le secteur. Galloni craint même que le vin lui-même perde son rang au profit d’autres boissons…

Nous non plus ne pouvons rester les bras ballants face à une telle situation, dans un pays où la filière vini-viticole emploie 500 000 personnes, et représente avec ses 13,2Mds d’euros d’exportations en 2018 le 2ème excédent de notre balance commerciale à l’export (derrière le secteur aéronautique, d’ailleurs). Nous ne voudrions tout de même pas, en déplaise aux promoteurs du mois de « janvier sec » laisser notre place de leader mondial des grands crus aux producteurs de boissons sans racines et plus sucrées, n’est-ce pas ?

Retrouvez la Lettre ouverte au Président de la République

 

 

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