
Angélique, vous nous dites souvent que les passionnés de vin sont des gens curieux, en quête de découverte. Dans le même temps, que les tendances de marché évoluent rapidement, au gré des changements de mode de vie, et en lien aussi avec les changements climatiques. Alors, dans ce cadre, quelle place faut-il apporter dans sa cave aux vins issus de vignobles sudistes ? Nous allons braquer les projecteurs aujourd’hui sur le vignoble d’Espagne. Faut-il avoir dans sa cave, dans une perspective patrimoniale, des vins espagnols ? C’est un peu de tout cela dont nous allons discuter aujourd’hui, à l’heure où la canicule s’invite plus souvent qu’à son tour dans les bulletins météo.
Le vin fait partie de la culture et de l’histoire du pays. L’implantation de la vigne en Espagne remonte à l’Antiquité. D’ailleurs, comme en France, son développement doit beaucoup à l’œuvre des moines durant le Moyen-Age et aujourd’hui, la vigne couvre près de 919 000 hectares, ce qui en fait le premier vignoble mondial avec 13% du total des surfaces plantées.
Produit du quotidien, le vin fait partie intégrante de la culture ibérique, de son histoire, et de sa gastronomie. Le secteur viticole a connu un essor qualitatif à partir des années 1980, même si des domaines historiques avaient bâti leur renommée depuis beaucoup plus longtemps. Aujourd’hui, les Espagnols sont fiers de leur production viticole qui est reconnue dans le monde entier.
Ecouter l’interview BFM Business d’Angélique de Lencquesaing, co-fondatrice d’iDealwine
Le marché du vin est très dynamique aujourd’hui d’après ce que vous constatez dans les ventes aux enchères
D’une manière générale, les amateurs ont plébiscité les vins étrangers dans les ventes aux enchères iDealwine de 2025. C’est vrai pour les vins italiens, qui représentent une part majoritaire des vins non français adjugés sur le marché secondaire (51% du volume). C’est vrai également pour d’autres vignobles qui ont progressé l’an dernier aux enchères, et particulièrement l’Espagne, premier vignoble étranger (hors Italie), avec plus de 4 000 bouteilles passées sous le marteau d’iDealwine. Ce volume représente une petite part des ventes, mais une part en progression de 19% en volume, et, surtout de 27% en valeur, ce qui en dit long sur l’attractivité des vins espagnols auprès des amateurs. Et pourtant, leur prix reste attractif, 84€ en moyenne (contre 137€ pour l’ensemble des enchères iDealwine).

Qu’est-ce qui fait la force, et l’attrait des vins espagnols aujourd’hui ?
La variété des vins est passionnante et le pays peut s’enorgueillir de vignobles qui ont aujourd’hui atteint une reconnaissance, et une notoriété de rang mondial. Le plus vaste est celui de la Rioja (63 000 ha), seul, avec Priorat, à atteindre le niveau ultime de classement (DOC, pour dénomination d’origine qualifiée, l’équivalent des grands crus français, ou des DOCG italiennes). Sur les vins flacons les plus chers de 2025 adjugés sur iDealwine, 10 sont issus de la Rioja. On y produit principalement des vins rouges issus du cépage tempranillo, complété par du grenache. Les vins sont réputés pour leur élevage long, voire très long, qui leur assure une capacité de garde immense. Deux écoles co-existent, avec des domaines historiques et des exploitations créées plus récemment. Les méthodes de vinification révèlent des choix forts. A cet égard, la bodegas Vina Tondonia fait figure de référence. Un flacon de Gran Reserva 1964 de ce domaine s’est vendu 376 € l’an dernier sur iDealwine. La longévité permet à de très anciens millésimes de se valoriser sur le marché secondaire, à l’instar d’un Castillo Ygay Reserva Especial 1925 signé Marquès de Murrieta, et vendu 657€ en 2025.

Mais le plus grand vin espagnol n’est pas issu de la Rioja…
Effectivement, depuis plus de 25 ans d’analyse du marché des grands crus aux enchères, nous avons toujours identifié parmi les plus grands vins au monde ceux de la bodegas Vega Sicilia (qui n’est pas un vin italien, comme son nom pourrait le laisser penser). Son histoire est ancienne mais c’est avec la famille Alvarez, aux commandes depuis 1982, que le succès est devenu planétaire. Ce vin, concentré, immensément élégant, procure une émotion profonde. Recherché et rare, il est prisé dans les millésimes anciens : sur iDealwine en 2025, la cuvée Unico 1962 – issue de vieilles vignes de tempranillo et de cabernet sauvignon – a été adjugée 2003 € en magnum. C’est le vin espagnol le plus cher de la côte, un mythe que tout amateur veut avoir goûté une fois dans sa vie.

Les domaines historiques de la Rioja et de la Ribera del Duero sont deux vignobles très présents parmi les vins les plus prisés aux enchères, mais d’autres vignobles se distinguent ?
Oui, et leur renommée est parfois lui aussi plus récente : dans la Ribera del Duero, le succès du domaine Dominio de Pingus, créé par l’œnologue danois Peter Sisseck en 1995 est récent. Dans le millésime 2004 son grand vin s’échangeait 914 € l’an dernier sur iDealwine.
Prenez aussi le vignoble de Priorat, très confidentiel car il ne couvre que quelques milliers d’hectares – certaines cartes ne le mentionnent même pas, alors qu’il a accédé au rang ultime de DOC a lui aussi – : le vigneron Alvaro Palacios a fait partie, avec une poignée de vignerons aussi talentueux et visionnaires que lui de ceux qui ont contribué au renouveau des vins au début des années 1990. Les vignes bénéficient d’un terroir de schiste assez exceptionnel, qui produit des vins concentrés, puissants, mais également d’une finesse légendaire. Sa cuvée L’Ermita, un grenache de très vieilles vignes, complété par du carignan, est le troisième vin le plus cher adjugé l’an dernier sur iDealwine (876 € dans le millésime 2012). Il faut également s’intéresser aux vins de la région de Madrid, et plus particulièrement à un petit domaine de création relativement récente (2008), qui connait un succès fulgurant aux enchères, Comando G. Son grenache phare, la cuvée Rumba al Norte, est produite à seulement 1 000 bouteilles environ chaque année. Son 2018 a atteint 814€ aux enchères.

Comment ces vins issus d’un vignoble solaire, donc puissants, remportent-ils un tel succès ?
Certes, le vignoble espagnol est avant tout connu pour sa production de grands vins rouges, majoritaire (environ 55%). Il s’agit effectivement de vins corsés, et concentrés par leur vinification et leur élevage durant de longues années. Ils peuvent se prévaloir d’une identité forte, portée par des cépages autochtones tels que le tempranillo, le grenache (garnacha) ou le mourvèdre (monastrell), mencia ; en rouge, mais aussi, en blanc, l’albarino, le verdejo, ou le palomino (base des xérès). Certains des domaines cités cultivent les vignes en altitude pour préserver la fraîcheur des baies – c’est le cas de Comando G -, et ont aujourd’hui fait évoluer leurs méthodes de vinification et d’élevage pour aller vers des vins plus accessibles, fins et digestes. Même à Vega Sicilia, les pratiques évoluent avec l’introduction d’un élevage pour partie en cuves inox, voire en amphores. De nombreux domaines méritent l’attention des amateurs !
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