À Fleury-la-Rivière, dans la Vallée de la Marne, le domaine Legrand-Latour ne ressemble à aucun autre. Ici, on ne descend pas à la cave — on monte. Et l’on entre dans un monde à part : celui des fossiles, de la géologie et d’un champagne qui a choisi le temps comme boussole. Rencontre avec ce domaine passionnant que nous avons eu la chance de visiter en décembre 2025.

Sommaire

  1. La Cave aux Coquillages : un musée creusé à la main
  2. Thibault Legrand : le vigneron qui a choisi le temps
  3. Un vignoble conduit au rythme de la nature
  4. La vinification : patience, gravité et longs élevages
  5. Les cuvées géologiques : quand chaque strate a son goût
  6. Dégustation (décembre 2025)

C’est un champagne que nous avions découvert lors du salon Le vin de mes Amis en 2024 et pour lequel nous avions déjà eu un énorme coup de cœur, puis nous avons pu visiter le domaine en décembre en 2025 et nous sommes particulièrement fiers de pouvoir vous proposer ses champagnes aujourd’hui.

La Cave aux Coquillages : un musée creusé à la main

La première impression en arrivant au domaine Legrand Latour peut déconcerter, car l’on ne sait pas très bien où l’on se trouve : un musée de Géologie ou une maison de champagne ? Des coquillages fossilisés géants tapissent les parois, le sol, le plafond. Un Campanile giganteum — escargot de plus de 50 centimètres, l’un des plus grands gastéropodes ayant jamais vécu sur Terre — écrase de sa présence minérale les bouteilles alignées à ses côtés.

C’est l’œuvre d’une vie : celle de Patrice Legrand, père de Thibault et chasseur de fossiles passionné. Tout a commencé au tournant des années 1990, lorsque Patrice se met à arpenter les parcelles à chaque fois qu’une vigne ou une forêt est arrachée, ramassant ce que le sous-sol champenois livre. Dès 1990, il stocke ses trouvailles dans une cave de Fleury-la-Rivière — car ici, le sous-sol regorge de fossiles — avant d’entreprendre, depuis 1997, de creuser lui-même ses propres galeries. Le projet prend une dimension vertigineuse : relier les deux caves de deux maisons voisines, par des souterrains, creuser chaque jour de 8 à 10 heures du matin, sortir jusqu’à deux tonnes de sable par jour, progresser d’environ 30 centimètres.

À 64 ans, Patrice creuse encore. On le croise pendant la visite, en tenue de travail, avec sa brouette et sa lampe frontale.

Aujourd’hui, ce sont 600 mètres de galeries qui serpentent sous le domaine, taillées dans un sable calcaire si cohérent qu’il n’a pas nécessité de maçonnerie. Les fossiles qui en jaillissent datent de 45 millions d’années — l’ère lutétienne, le même sous-sol que celui du bassin parisien — et représentent plus de 300 espèces différentes : dents de requins, oursins, nautiles, campaniles…

La Cave aux Coquillages, un lieu vivant

Ce qui fait la singularité du lieu, c’est qu’il ne s’agit pas d’un musée figé. La Cave aux Coquillages est aussi un chantier de fouilles actif, ouvert aux étudiants et aux curieux. Une paléontologue dédiée à plein temps anime des stages d’initiation, en partenariat avec l’association du domaine. Le site accueille quelque 13 000 visiteurs par an, ce qui en fait l’une des adresses les plus singulières de la Champagne touristique.

Et les étiquettes des champagnes Legrand-Latour ? Elles sont dessinées à partir des coquillages trouvés par Patrice lui-même — un lien graphique et poétique entre le sous-sol et la bulle.

Thibault Legrand : le vigneron qui a choisi le temps

Dans cette famille de vignerons installée à Fleury-la-Rivière depuis 2004, Thibault Legrand représente la troisième génération. Il rejoint l’exploitation familiale en 2007, aux côtés de son père qui vendait alors ses raisins à la coopérative. C’est auprès de son ami Flavien Nowack — vigneron biodynamiste et figure de la nouvelle vague champenoise — qu’il forge ses premières armes de vinificateur, apprenant le travail de pressurage à l’occasion des vendanges pendant quatre ans.

Les grands changements s’engagent progressivement :

  • 2012 : Thibault passe l’intégralité du vignoble en agriculture biologique
  • 2016 : conversion à la biodynamie
  • 2017 : abandon de la coopérative, premières vinifications en propre
  • 2019 : obtention de la certification Demeter 

En 2017, Thibault demande à son père de lui creuser des caves pour y loger ses tonneaux et ses bouteilles. La boucle est bouclée : les galeries de fossiles deviennent aussi le berceau des champagnes.

Un vignoble conduit au rythme de la nature

Le domaine couvre 4,2 hectares répartis dans quatre villages de la Vallée de la Marne rive droite : Vandières, Verneuil, Fleury-la-Rivière et Oeuilly, avec des vignes âgées en moyenne de 30 à 35 ans.

Travailler sans tasser les sols

Fini les tracteurs lourds : Thibault leur préfère des chenillards à faible impact sur les sols (tassement). Le bois de taille est coupé en petits morceaux plutôt que broyé, pour éviter de comprimer les terres. Et au lieu de rogner les vignes, il tresse les sarments — une attention au végétal qui préserve la circulation de la sève jusqu’à l’apex.

Un sol vivant, travaillé différemment selon les années

Ici, rien n’est systématique. Thibault travaille les sols ou non selon les millésimes, toujours en période hivernale. Des légumineuses — du trèfle notamment — sont semées et retravaillées tous les quatre ou cinq ans. L’herbe pousse librement dans les rangs, et le vigneron s’attache à réduire les rendements : là où la Champagne tourne en moyenne autour de 10 000 kg/ha, et son père à 12 000 kg/ha, Thibault affiche 6 000 kg/ha en moyenne sur dix ans — 4 000 en 2024, 5 000 en 2025. Les traitements, toujours à petites doses, ne se font qu’après mûre réflexion.

La vendange : une obsession de la qualité

Les raisins sont récoltés dans des caisses de 10 kilogrammes, disposées sur un chariot vibrant afin que les impuretés tombent naturellement. Thibault vendange tard, lorsque les raisins ont atteint une maturité maximale. À la presse, le résultat est saisissant : là où un pressoir classique donne environ 100 litres de jus en fin de pression, le domaine n’en extrait que 5 — signe d’une extraction douce et sélective.

La vinification : patience, gravité et longs élevages

Tout par gravité

Le chai est pensé pour que le vin ne voyage que sous l’effet de la pesanteur — aucune pompe n’est utilisée. Après le pressurage, le débourbage est naturel. Le jus rejoint les tonneaux par gravité. Chaque tonneau porte un prénom, comme un enfant.

Des fermentations hors norme

La cave maintient une température constante de 12°C toute l’année, condition idéale pour des fermentations lentes et des bulles fines. Avec les seules levures indigènes, sans intrants, les fermentations durent entre 2 et 6 mois — contre 2 semaines à 1 mois dans la norme champenoise. Pendant un an, Thibault laisse les vins tranquilles dans les fûts, sans ouillage pour limiter les ouvertures de bondes. Un peu de soufre peut être utilisé uniquement si nécessaire.

L’assemblage selon les strates géologiques

Après ce premier élevage vient le moment du soutirage et de l’assemblage. C’est là que réside le cœur de la philosophie Legrand-Latour : chaque cuvée met en valeur une strate géologique précise. Chaque strate a son profil aromatique, sa texture, sa minéralité propre. Réunir les parcelles d’une même ère géologique, c’est aussi pour Thibault une manière d’honorer le travail de son père — une cohérence profonde entre l’œnologie et la paléontologie.

La prise de mousse : 100 % raisin

Pour le tirage, Thibault utilise soit du sucre (betterave ou canne), soit du MCR (moût concentré rectifié), soit — sur certaines cuvées — du jus de raisin de la vendange suivante. Ce dernier choix, rare en Champagne, permet d’utiliser 100 % de raisin, de préserver une pureté aromatique totale et, surtout, de limiter l’augmentation du degré alcoolique : là où le sucre ferait grimper le vin vers 14°, le MCR ou le jus de raisin maintient le titre autour de 12 à 12,5°. Contrainte logistique en revanche : la mise en bouteilles doit avoir lieu pendant la même semaine que les vendanges.

Tirages liège

100 % des bouteilles sont tirées sous bouchon de liège — par souci de continuité avec le bois des fûts et pour permettre un meilleur échange entre le vin et l’atmosphère de la cave. Thibault vise idéalement 2 ans d’élevage en fût et 3 ans sur lattes pour l’ensemble de ses cuvées. Le remuage est entièrement manuel sur pupitre — une attention portée à chaque bouteille. Le domaine élève longuement les vins afin que les dégustateurs puissent les boire au bon moment.

Les soleras des fils

Depuis la naissance de son fils Jude en 2019, une solera en foudre porte son prénom. Depuis l’arrivée de son second fils Saul en 2022, un deuxième foudre a été mis en place — prolongeant notamment l’élevage de la cuvée Campanien après ses deux ans en fût. Ces soleras incarnent une vision du temps long, d’une transmission qui se joue déjà sur plusieurs générations.

Les cuvées géologiques : quand chaque strate a son goût {#cuvees}

La gamme Legrand-Latour est unique dans le paysage champenois : chaque cuvée porte le nom d’une ère géologique, en référence directe à l’âge et à la nature des sols dont elle est issue.

CuvéeÈre géologiqueCépagesCaractéristiques des sols
ÉocèneYprésien, Lutétien, BartonienPinot Meunier + ChardonnaySables argileux, argile verte
YprésienYprésienPinot Meunier + Pinot NoirMarnes et argiles profondes (Vandières, Verneuil)
LutétienLutétienChardonnay + Pinot NoirSables calcaires fossiles (Vandières)
CampanienCampanienPinot MeunierCraie pure
BartonienBartonienPinot MeunierCoteaux champenois (une seule parcelle)

La dernière vigne replantée l’a été en complantation — un test supplémentaire dans la quête permanente de l’expression maximale du terroir.

Dégustation : Campanien 2020 & Lutétien 2021 {#degustation}

Campanien 2020

Base 2020, dosé avec du jus de raisin 2022. Nez pâtissier, notes de noisette, bulles remarquablement fines. En bouche, c’est salivant, fruité, avec une belle évocation de pomme mûre. Dégorgé en janvier, commercialisé au printemps — un champagne déjà pleinement épanoui, preuve que les longs élevages de Thibault livrent des vins prêts à boire dès leur mise sur le marché.

Lutétien 2021

Chardonnay et pinot noir, tiré au moût de raisin 2022. Une belle énergie, une bouche solaire et riche, légèrement plus grasse que le Campanien. Légère réduction au nez qui s’estompe à l’aération, révélant une oxydation maîtrisée et une belle finesse. Ce 2021, millésime frais aux belles arrière-saisons, livre ici un vin de tension et de minéralité.

Fleury-la-Rivière n’a beau être qu’à une douzaine de kilomètres d’Épernay, chez Legrand-Latour, on est à des millions d’années de la Champagne industrielle ! Une signature des plus passionnantes, que nous vous recommandons chaudement !

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