Primeurs 2010 : quelle stratégie pour les amateurs de grands bordeaux ?

Le niveau des derniers prix de sortie en primeur des grands crus classés de Bordeaux 2010 le confirme : un fossé s’installe entre les tarifs de vente en primeurs et le cours actuels des millésimes anciens. Jusqu’à quand cette situation va-t-elle perdurer ?

Ce n’est plus un sujet. Les grands crus bordelais, doublement incités par la crise financière et la succession de millésimes difficiles, avaient un temps amorcé un retour vers leur marché d’origine. Mais depuis la vente du millésime 2009, coup de barre à 180° : les marchés asiatiques et leur réservoir de nouveaux acheteurs fortunés figurent désormais, seuls, dans le viseur de la crème des crus classés. Est-ce bon, est-ce mauvais ? La question n’est plus là.

Envolée des tarifs primeurs

Bien que plus tardive que les années précédentes (316 vins mis sur le marché à ce matin, contre un peu plus de 400 l’année dernière), la tendance se dessine, La plupart des crus classés est proposée au marché à des niveaux de prix dignes de ce qu’ils sont devenus : des produits de grand luxe.

Quelques exemples : pour acquérir château Pichon Longueville Baron 2010, il en coûtera à l’amateur, au final, 185€ TTC. Lors de la vente des 2000 en primeurs, le même acheteur devait débourser…61€ TTC, soit une somme trois fois inférieure. Même scenario pour Château Montrose, qui frôle en 2010 le seuil des 180€ (TTC). Trois fois le prix du millésime 2000, vendu à l’époque 58€ en primeur. Faut-il évoquer le cas du Château Pontet Canet, plébiscité sur les marchés mondiaux depuis sa conversion à la biodynamie ? Le 2010 s’arrache à près de 138€ (TTC). En leurs temps respectifs (et avant l’ère de la biodynamie), le 2005 était affiché à 65€ TTC en primeur, le 2000 à 40€ et le 1996 à… 23€.

A Pessac-Léognan, le château Pape Clément se vend 130€ (TTC). Le 2000 était proposé à 59€, plus de deux fois moins cher. A Pessac toujours, le château Smith Haut Lafitte vient d’être mis sur le marché à 109€ (TTC), au double du tarif primeur du millésime 2005, fort réussi… et plus de 5 fois le tarif primeur du 1995 ! Du côté de la rive droite, prenons l’exemple de Clos Fourtet, à Saint-Emilion : le 2010 est proposé à 100€ TTC, en hausse de 54% sur son grand prédécesseur de 2005, gratifié d’un 98/100 par Robert Parker

Décalage avec le cours des enchères

A ces niveaux de prix, le marché français risque fort de passer à côté des achats primeurs en 2010. Il suffit d’interroger les sommeliers des étoilés parisiens : nombreux sont ceux qui vont réduire leurs achats, voire passer leur tour sur les plus grands vins cette année. Qu’importe pour les châteaux, puisque ces vins, qui continueront à être produits avec le même soin extraordinaire, se vendront mieux que jamais sur les marchés mondiaux ? Après tout, la proportion de clients français qui s’habille chez Christian Dior, s’offre régulièrement un sac chez Hermès ou pousse la porte d’une boutique Louis Vuitton est désormais dérisoire. Dans les ventes aux enchères de vin, c’est donc dans la version vintage que les amateurs pourront, pour quelque temps encore, continuer à acheter leurs grands crus préférés. On constate en effet que le marché ne s’est pas encore ajusté, et que l’écart demeure important entre les cours de sortie en primeurs actuels et la valeur, dans les ventes aux enchères, des grands millésimes plus matures. Quelques exemples : pour un Château Léoville Poyferré 2010 (117€ TTC), on obtient près de 2 bouteilles du même vin, dans le millésime 2005 (cote 67€). Château Pichon Longueville Comtesse de Lalande 2010 sort à 194€ TTC. Plus de deux fois le cours actuel aux enchères du 2005 (85€), et près du double du superbe 1989 (cote 102€).

Un Domaine de Chevalier rouge 2010 (66€TTC) équivaut à 2 flacons de 1996 (cote 32€). Même situation avec le Château Haut Bailly pour un 2010 (124€ TTC), on peut obtenir aux enchères plus de deux 2000 (cote actuelle 53€).

Primeurs : un marché de « futures » ?

Le marché des primeurs continue-t-il à remplir la fonction pour laquelle il avait été créé à l’origine ? Le vin vendu en primeurs n’est à ce stade qu’un « future », la promesse d’un grand vin en devenir. Les millésimes plus mûrs ont quant à eux déjà fait la preuve de leur haute qualité. Et pourtant, certains vins sont actuellement proposés en primeurs au prix qu’il faut débourser pour acquérir le même vin, dans un millésime identifié comme un grand succès pour le cru : le Château Lynch Bages est ainsi vendu 138€ en primeur, au prix d’un 2000 ou d’un 1990. Château Beychevelle s’échange à 74€ TTC en primeur, le prix du 1990 aux enchères.

Inutile de se désoler de la perspective de perdre, à terme, la perception de la complexité d’un grand pauillac, de l’élégance d’un margaux, de la puissance d’un saint-émilion, de la souplesse d’un pomerol. Mieux vaut se tourner d’urgence vers l’achat de millésimes anciens. Jusqu’à ce que le déséquilibre en l’offre et la demande fasse exploser, à son tour, les prix sur le marché des enchères. C’est déjà le cas pour certains crus, le cours de Château Lafite Rothschild en étant l’exemple le plus marquant. A quand l’embrasement sur le reste des grands crus classés ? Une seule chose est à ce jour certaine : le marché des ventes aux enchères de vin a indéniablement de beaux jours devant lui.

Pourquoi iDealwine a choisi de ne pas vendre de primeurs 2010
Compte tenu de l’évolution du marché, iDealwine a choisi de ne pas vendre en direct les Bordeaux primeurs 2010. Trois raisons sont à l’origine de cette décision :

– Les cours des prix des Bordeaux qui démontrent que le marché ciblé n’est plus celui des amateurs français.

– Compte tenu de la pression de la demande étrangère, les allocations ont été réallouées en priorité à l’export, au détriment des acteurs français. Une situation frustrante pour les clients (et les marchands) qui ne peuvent disposer, dans les quantités souhaitées, de l’ensemble des vins recherchés.

– Les pratiques de livraison de certains marchands, conjuguées à une incertitude sur la date de mise en bouteille des vins. Cette double raison a, sur les derniers millésimes, suscité quelques réactions de suspicion de la part de certains acheteurs, susceptibles d’entacher la réputation de qualité du service iDealwine.

Pour ces raisons, il ne nous a pas semblé opportun de mettre en place le dispositif de vente en primeur tel qu’il existait les années précédentes. Nous restons toutefois à l’écoute des clients qui nous sont fidèles depuis plusieurs années, afin de répondre à vos demandes spécifiques. N’hésitez pas à nous contacter.

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  • Voir les commentaires (14)

  • Charlieyeu

    Bravo pour cet article éclatant de vérité ! Cette analyse est franche et sincère.

    J’ai envi d’apporter mon témoignage à la « suspicion de la part de certains acheteurs, susceptibles d’entacher la réputation de qualité du service iDealwine » : en 5 ans de relation avec idealwine, je garde à l’esprit un service irréprochable et ultra professionnel d’idealwine (ce qui n’est pas le cas de d’autres marchands sur le net). Merci et bravo !

  • zaz27

    Il nous reste de bien beaux vins ailleurs qu’à Bordeaux ; à Collioure il y a des merveilles à 20 euros, finesse, élégance, puissance… chacun peut y trouver ce qu’il préfère – Collioure n’est qu’un exemple, les Corbières, Côtes du Roussillon, Minervois, St Chinian, Touraine, Chinon… ne sont pas en reste et nous offre (c’est en effet presque « cadeau » par rapport aux Bordeaux) des moments de plaisir intense.

  • Pattheun

    Il reste même à Bordeaux des producteurs qui respectent leur clientèle historique,
    Sociando Mallet pour n’en citer qu’un seul.
    Mais le Rhône , la Loire offrent toujours leurs vins stars à des prix tout à fait en ligne avec leurs qualités intrinsèques (Clos Rougeard en Saumur Champigny ou Jamet en Côte Rotie)

    • zaz27

      En effet, Sociando Mallet mérite d’être cité tant pour sa qualité que pour son respect de la clientèle.
      Et bravo à iDealwine qui a pris une décision courageuse et argumentée.

  • Jean M

    Absolument d’accord avec ce qui précéde, j’ai été « obligé » d’acheter des crus prestigieux en 2009, année de naissance de mon premier petit fils….plus jamais, du moins tant que les prix seront à ce point déconnecté de la réalité de nos moyens.
    La Bourgogne a encore des trésors cachés…et le Priorat (cru espagnol extraordinaire) est à deux pas de chez nous.
    Et d’accord aussi avec les crus bourgeois raisonnables comme Sociando Mallet ou Haut Marbuzet qui seront mes choix en 2010 (pour avoir un témoignage du millésime en cave)

  • MARCADET PIERRE

    BRAVO VOS AVEZ DU COURAGE MOI cela fait prés de cinq années que je n achète plus de primeurs à ces escrocs Araison de dix à trente caisses par an je fais une sacrée économie et puis ma cave me permet de boire des vins prestigieux à petits prix
    dernier bu un Batailley 1961 FABULEUX !!!!

  • MARCADET PIERRE

    je pense ce que j ecris il n y a pas de modération quand je pense à cette majorité de petits propriétaire qui ont du mal à écouler leur production

    Si on avait le courage de rendre public certaine dégustation à l aveugle ou des « grands » se sont retrouvés trés petit !!!!

  • Patrick Dussert-Gerber

    Franchement, cela fait plaisir de voir qu’un important acteur de la vente du vin sur le net publie un tel article et (surtout) prenne position. Les prix de ces Bx sont tout bonnement inadmissibles. Déjà, les Belges, Suisses, Anglais, Français ont cessé de se faire avoir. Bientôt, les Chinois comme les Russes, quand ils seront plus « éduqués » (dans le sens noble) sur le vin, se rendront compte qu’on les a aussi pris pour des couillons. D’autant plus qu’un bon nb de ces crus sont devenus des vins aseptisés (microbullage, concentrateur, surmaturation, élevage « 200% » en bois neufs…). Et le retour de bâton sera très sévère. Le vin, c’est le partage, pas le snobisme ni la frime. Bravo à Idealwine, que je soutiendrais particulièrement dorénavant.

  • cldieudo

    Je ne partage pas ce point de vue sur les Bordeaux primeurs 2010.
    Aujourd’hui les millésimes anciens sont moins chers que les primeurs mais dans quinze ou vingt ans ce sont bien les 2010 qu’il faudra boire. Les vins de Loire ou du Roussillon peuvent être très bons mais un grand Bordeaux est incomparable, on est dans une autre catégorie.
    Nous n’allons pas laisser les grands Bordeaux aux chinois !
    Certes les 1er grands crus sont hors de (mes) prix mais, puisque vous en parlez, acheter du Pontet Canet a 115 euros hors taxes me parait un choix ou on gagne a tout coup. Son prix n’est qu’une fraction de celui de son voisin et ses notes de dégustation n’en sont inférieures que d’un ou un demi point .Il a donc toutes les chances de constituer un bon placement et de toute façon il sera excellent à boire !

  • Claude C

    Une très bon article et une excellente analyse de la situation actuelle.
    Il faut noter que par ailleurs, l’inflation des prix bordelais a tendance à s’infiltrer dand d’autres regions. Des 2000, puis 2005, le marché des Primeurs était devenu fou (il ne faut pas l’oublier).
    Simple rappel: le marché des CC ne représente qu’une infime partie de la production bordelaise, il existe encore beaucoup de pépites à decouvrir .
    Il est par ailleurs temps de découvrir que le marché des grands vins est mondial, et que les achats francais ne représentent qu’une goutte d’eau dans ce monde

  • Angélique de Lencquesaing

    Merci pour vos commentaires sur ce sujet dont nous n’avons d’ailleurs pas fini de parler, dans l’attente du prix de sortie des premiers crus…
    Précision pour @cldieudo : loin de nous l’idée de cesser de conseiller d’acheter des Bordeaux récents, vous ne me ferez pas dire ça ! En revanche, nous nous interrogeons sur l’intérêt financier que représente l’achat en primeurs des plus grands crus classés. Les prix affichés semblent déjà intégrer des perspectives optimistes – explosion de la demande asiatique pour l’intégralité des crus classés, reprise de l’économie mondiale et sauvetage réussi des états en faillite – avec ou sans DSK :-), prévisions qui ne réaliseront peut être pas toutes d’ici deux ans.
    Et donc pour nombre de crus, le bénéfice d’un achat dès maintenant en primeurs, en regard de la possibilité de les retrouver dans 2 ans dans d’autres circuits ne nous semble pas évident. Certes, par choix ou sous la contrainte du marché, certains vins n’ont pas opéré de hausse de prix significative, c’est effectivement le cas de Sociando Mallet.

    Et pour finir le cas de Pontet Canet est quand même très à part, l’augmentation tarifaire accompagne une révolution dans les pratiques culturales. Effectivement, on a tous envie de savoir ce que donnera le Pontet Canet produit en biodynamie et de le goûter un jour, même à ce niveau de prix !

  • HENRY Yves

    Pour abonder dans le sens de votre article : « Primeurs 2010 : quelle stratégie pour les amateurs de grands bordeaux ? », et y ajouter une brève analyse personnelle, je dirais que non seulement les prix des primeurs 2010 en Bordelais sont très élevés (Mouton Rotschild en primeurs 2004 était tarifé 129 Euros), mais la cohérence interne est absente. En effet, qui peut penser qu’il est préférable d’acheter Le petit Mouton de Mouton Rotschild à 127 Euros (note Parker 90-93, note Quarin 16/20), alors que Pontet Canet est vendu 115 Euros (note Parker 96-100, note Quarin 17,75/20, note RVF 19,5/20) ? Avec des notes pratiquement identiques à celles du Petit Mouton, D’Armailhac 2010 (Parker 89-92, Quarin 16/20) et Clerc Millon (Parker 91-93, Quarin 16-16,25/20)ne sont vendus respectivement que 37,30 et 56,50 Euros. Ainsi, même les prix des seconds vins vont, à très court terme, totalement décourager une large part des amateurs français.
    Comme pas mal de mes amis, lorsque l’on approche de 70 ans, Il nous semble préférable, désormais, soit d’acheter des bouteilles rapidement consommables, à moitié (voire tiers) du prix des primeurs 2009 et 2010, soit d’attendre les sorties sur le marché d’ici 2 ans-2ans 1/2 (là, il va falloir trier et ne pas se tromper).

    Yves

  • cornuau

    les propriétaires des trés grands crus ne sont pas fous en poussant le prix des primeurs pour leur second à des prix astronomiques :souvent au delà des 100 E la bouteille et pourtant ils ne sont pas mieux élevés qu’ avant … le drame pour nous amateurs de grands crus c’ est que l’ on ne peut plus se permettre d’ élargir nos choix et de tester des nouveaux grands crus au risque que la cruche ne casse la tirelire tant va la cruche à l’ eau ….

  • Altran

    Bien d’accord avec Patrick Dusser G. ci-dessus, en nuançant qque peu: en Asie, la majeure partie des CC ne sont pas bus, mais conservés, comme signes de richesse et de prospérité. Dans le cas contraire, les asiatiques se jeteraient sur les millésimes anciens, ce qui n’est pas le cas, au vu de la cote actuelle de ces vins. Et tant pis si des faux Lafite R.circulent en Chine. Une telle subjectivité dans les raisons qui guident les asiatiques à acheter les CC (afficher leur prospérité) peu provoquer un jour un revirement complet de ce marché: les cours actuels intégrant déjà la plus value potentielle future, ce marché ne peut, à terme selon moi, que subir une sévère correction.

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