Les dégustations de Véronique Raisin : sacro-sainte semaine des primeurs !

Il y a ceux qui font une incursion à vitesse grand « V » dans la semaine des primeurs. Et il y a ceux (et celles) qui approfondissent. Véronique Raisin est de ces derniers. Dans le sillage de Michel Bettane, elle est allée à la rencontre des vins du millésime 2011. Elle nous livre, à son tour, ses impressions.

On le disait sans intérêt, voué aux gémonies, dans le droit chemin de l’excommunication. Ce millésime 2011 était battu d’avance, flagellé par les propos perfides de quelque vedette de palais, sans doute autant préoccupée par la renommée du millésime que par la sienne propre. Il fallait en avoir le cœur net.

Voici le récit express d’une semaine (sainte) de dégustations Primeurs avec Michel Bettane en guide suprême, sa fine équipe collée aux basques : Alain Chameyrat, Guy Charneau, Hélène Durand et moi-même.

Lundi, c’est sauternes et barsac. Au Château Coutet.

Table ronde avec Michel et Guy. Temps printanier, de bonnes conditions de dégustation. Le marathon peut commencer là où le « vrai » avait fini en mai dernier.

J’ai trouvé ces 2011 tout à fait accomplis, dans un style classique. Les meilleurs à mon sens s’exprimaient avec un beau rôti, une finale fraîche. Sans être très puissants (par rapport à 2009 et 2010), ils sont d’un style plus harmonieux que les 2008 au même stade. Pour certains un manque de longueur et un rôti discret.

Mes préférés sont : Nairac (malgré un échantillon encore chargé en gaz), Doisy-Védrines, Doisy-Daëne, Rabaud-Promis, Guiraud (pour sa belle tension nerveuse et son élégant rôti), Suduiraut, Rayne Vigneau, Haut Peyraguey, La Tour Blanche.

Mardi : margaux, listrac, moulis, médoc au Château Maucaillou

Peu enthousiasmée par les listracs (Clarke est mon préféré de la série). Ensemble inégal sur les margaux. Mes préférés sont Greysac, Brane-Cantenac, Ferrière, Giscours, Du Tertre, Labégorce, Malescot Saint-Exupéry, La Tour de By, Monbrison, Rauzan-Gassies.

Déjeuner rapide et zou, c’est parti pour la tournée des châteaux.

Issan, Palmer, Boyd-Cantenac, Margaux, Lanessan, Mouton-Rothschild et Latour. Paul Pontallier nous l’avoue : c’est le millésime où la teneur en tanins est la plus élevée depuis ces vingt dernières années ! Une récolte a minima aussi (28 hl/ha) qui place ce 2011 dans la catégorie hors norme. Mais pas perdu pour autant. Le velouté de tanins légendaire de Margaux est bien là, sur une trame un peu moins détendue que les voluptueux 2009 et dans une moindre mesure 2010 au même stade, et un accent mentholé moins prononcé qu’à l’ordinaire. Lucien Guillemet – Boyd-Cantenac et Pouget – a lui aussi tiré partie de ce millésime, avec notamment un Boyd séveux et élégant.

Un peu plus tard, nous retrouvons un Château Mouton Rothschild flamboyant, presque margalais dans son toucher suave et son boisé impeccable, un Petit Mouton très doux, avec une grande allonge saline, un Armailhac de grand tempérament, impétueux et pur, un clerc-milon extra, dense, épicé, sphérique.

Latour clôt notre journée dans un grand raffinement de texture ; je le trouve moins strict à ce stade de primeur que les années précédentes.

Mercredi : saint-estèphe, haut-médoc, saint-julien, pauillac

Conditions de dégustation excellentes, grâce à l’équipe de Phélan-Ségur aux petits soins pour nous. Merci Thierry Gardinier et Véronique Dausse, qui avaient en coulisse orchestré les préparatifs. Température des vins pile-poil, verres Riedel, service à la place.

Haut-Médoc : j’ai noté des extractions plus « dures » avec des tanins moins tendres, rendant les échantillons moins charmeurs notamment Malescasse, Lamarque marqué par son bois, Coufran pas très en place. Mes préférés sont La Tour Carnet, Camensac, Citran.

Saint-Estèphe : ça se jouait à peu car j’ai trouvé les cinq échantillons fort probants. Notamment Pez, pour son classicisme et sa trame longiligne, Les Ormes de Pez, suave, charmeur, complet, Cos Labory, un peu plus strict, Phélan Ségur de grande race, à la fois puissant (prise de bois), complet et frais, et enfin Lafon-Rochet très dense, profond, avec un côté « carré », une dimension encore un peu stricte mais de grande allonge.

Pauillac : une certaine rigueur dans les tanins mais un joli fruit, de l’équilibre ; à mon sens un millésime classique ici, où les plus réussis sont ceux qui sont parvenus à « gagner » en onctuosité et à gommer la rigidité parfois présente. Mes préférés sont : Batailley, Pichon Comtesse, Clerc Milon, Armailhac, Grand-Puy-Lacoste.

Mention spéciale à Croizet-Bages qui, malgré un léger végétal au nez, s’en tire bien, dans un style fin, pas trop appuyé, manquant toutefois un peu d’allonge.

Saint-Julien : selon moi le plus bel ensemble lors de la dégustation, le plus homogène.

J’ai particulièrement aimé Langoa-Barton, Beychevelle, Léoville-Poyferré, Talbot (mieux noté que d’habitude), Léoville-Barton, Lagrange.

En piste pour la tournée des grands crus dans l’après-midi : Lafite (toujours sur la réserve lors de la dégustation en primeur), Calon-Ségur, Montrose, Cos d’Estournel, Pontet-Canet, Grand-Puy-Lacoste, les deux Pichon. Petit détour par Meyney, et bien nous en pris car voilà un meyney de grande texture, racé, élégant, dense, suave dans son tanin avec un caractère épicé.

Jeudi : les pessacs entrent en scène

Nous sommes accueillis par les Cathiard au Château Smith-Haut-Lafitte.

Pessac-Léognan (rouge) : en dépit de conditions de dégustation plus rock and roll (notamment sur les températures), j’ai apprécié notamment Malartic-Lagravière, La Louvière, et plus encore Carbonnieux, pour son crémeux et son harmonie, et Pape-Clément, dense, large mais svelte.

Pessac-Léognan (blanc) : mes préférés sont Malartic, Haut-Bergey, Pape-Clément, Larrivet Haut-Brion s’en tire aussi très bien, avec un bon confort et du volume.

A l’issue de la dégustation, déjeuner à la Grand Vigne, le restaurant étoilé des Sources de Caudalie. J’y retrouve Bruno Lemoine, directeur de Larrivet Haut-Brion, dont la cote remonte à vitesse grand V. Le 2011 marque une entrée dans une nouvelle ère, surtout en blanc. Passage ensuite à Haut-Brion, avec un sans faute. Mention spéciale aux blancs ! Quant au nouveau Quintus (ex Tertre Daugay), entrée en lice réussie.

Vendredi : Nous quittons le Château Malartic-Lagravière, où nous avons séjourné la veille, sous des trombes d’eau. Mais de l’autre côté de la rive, la tempête s’est apaisée.. Arrivée à Beau-Séjour Bécot pour déguster les saint-émilions et les pomerols.

Saint-Émilion : des jus denses et serrés, des matières très mûres avec parfois une impression étrange d’être beaucoup plus au sud… Des tanins secs aussi, sur des trames austères. Des matières très extraites, parfois un peu trop poussées, où le confort de bouche a du mal à s’installer. Je note cependant la réussite des châteaux Soutard, La Dominique, Larmande, Berliquet, Figeac, Trottevieille, Troplong-Mondot, La Gaffelière.

Cheval Blanc, toujours impeccable de finesse et de soyeux dans le tanin. Mention spéciale à La Tour du Pin : grand volume, tension et suavité réunis.

Pomerol : ensemble plus homogène qu’à Saint-Émilion, avec notamment un grand La Conseillante, avec ses arômes de violette très remarquables. Clinet très réussi, avec des tanins fins, des fruits noirs, une belle extraction, et La Croix de Gay, dans un style large, dense, légèrement olives noires.

Le déjeuner de clôture se déroule dans le chai du Château Cheval Blanc. C’est la fin du chemin de croix. Y sont servis Cheval Blanc 2000 et Yquem 1988. Je goûte aussi, grâce à ma voisine Marie-Louise Schÿler (Axa Millésimes), un superbe Pichon Baron 2008, de grand classicisme (décidément, ces 2008…). Avant de partir, Bérénice Lurton passe par là, et crac, une petite gorgée de Climens 2005. Merveilleux de rôti et d’équilibre. Merci et … à l’année prochaine !

Quelques notes de dégustation

Ces notes sont à considérer uniquement dans ce contexte précis des primeurs, sans caractère définitif. L’état de l’échantillon, le service, la température de service peuvent faire fluctuer les impressions de chacun.

Malartic-Lagravière

Caractère épicé, tanins fins et ourlés, grande densité. Bouche crémeuse, mûre. Tension aussi présente. Grand jus racé, avec de la puissance et une forme assez noble. 17/20

Haut-Bailly

Grande douceur des tanins, bouche de grand confort, sphérique, corps svelte et racé, très élégant. Vin gracieux. Les cabernets ont la suavité des merlots. 17,5-18/20

La Mission Haut-Brion et Haut Brion rouge

Notes de cèdre et de graphite. Grand confort de bouche, tanins soyeux, grande allonge fine, saline, racée. Ensemble très savoureux. Plus délié à ce stade que Haut-Brion (18/20), que j’ai trouvé plus gainé dans sa droiture, de grand éclat. 17,5/20

La Mission Haut-Brion blanc

Arômes grillés, de noisette, du grain et beaucoup de relief, avec un très beau toucher de bouche, savoureux et séducteur. 17,5/20. Haut-Brion plus tendu, plus minéral, plus droit dans sa forme, éclatant (17,5/20)

Figeac

Gros jus, ample et large, de beau volume. Assez ostentatoire aujourd’hui. Tanins fins, de grand caractère. Fraîcheur. A assagir. 16,5-17/20

La Dominique

Légèrement épicé, fin, droit, sur la prise de bois. Beau jus, énergique, certes serré, un rien austère à ce stade mais néanmoins harmonieux. Caractère presque médocain. 16-16,5/20

Cheval Blanc

Fraîcheur extra, grande suavité des tanins, fondus dans une texture de velours. Sans ostentation ni de volonté de passer en force, tout est délicat, autant dans le dessin de bouche que l’expression aromatique. 18-18,5/20

Clinet

Belle extraction, tout en douceur. Du charme, du fruit (fruits noirs notamment), une bonne acidité d’ensemble. Finale montante et sapide. 16,5/20

La Conseillante

Nez de violette très caractéristique de pomerol. Grande race de tanins, extrême suavité dans la texture. Evidence naturelle sans rien d’ostentatoire. 18/20

Pavillon blanc

Légèrement citronné, très pur, minéral. Arômes de verveine et de fleurs blanches, très délicats. Grande pureté de bouche, à la fois veloutée et longiligne. Finale étirée. Ensemble cristallin, finesse exquise. 17,5/20

Brane-Cantenac

Tanins ourlés, grande fraîcheur d’ensemble, puissance bien contenue. Corps gainé, bien équilibré, net, jus dense. Caractère affirmé et harmonieux. 16,5-17/20

Greysac

Bouche fine, bon jus, suave, sans aspérité. Bonne sensation finale, avec de l’énergie. 16/20

Guiraud

Robe or paille. Nez suave et frais. Tension nerveuse traversant la bouche, longiligne. Rôti de bon confort, pas très exubérant. Racé sans rouler des mécaniques. Je l’ai trouvé moins puissant que d’ordinaire. 16,5/20

La Tour Blanche

Arômes variés, notamment orange amère. Grande finesse de texture avec un rôti extra. Bouche crémeuse, belle allonge sur la fraîcheur ; amers de fin très nobles. 17,5/20

Yquem

Dégusté le mercredi soir à la Chambre de Commerce de Bordeaux, au cours d’une soirée chic. Caractère extrêmement raffiné. Rôti extra de grande pureté. Grand registre svelte. Plus fin que démonstratif. 18/20

Rayne Vigneau

Dans un style puissant, texture grasse et enveloppante, avec un excellent rôti. L’acidité pointue rafraîchit l’ensemble, dense mais jamais écrasant. Fine allonge. 16,5-17/20

La Tour Carnet

Jus dense, porté par une belle aromatique. Légère sucrosité, style très plein, puissant, affirmatif, bien extrait. Tanins fermes. Fraîcheur et haute acidité. Vin raffiné qui pêche légèrement à ce stade par sa prise de bois, d’où une fin de bouche légèrement séchante. 16,5/20.

Lanessan

Texture ronde, légèrement épicée, avec une note de cèdre, et tanins enrobés. Bon fond, côté sphérique, ample, puissant sans être trop saillant dans sa musculature. Finale torréfiée montante. 16,5/20

Calon Ségur

Grand jus, dense et noble mais à la fois tendu et serré. Plus strict sur la finale qu’à l’accoutumée. 17/20

Cos d’Estournel

Attaque suave, gros jus, de grande pureté, très suave en bouche, avec une bouche pleine et svelte, harmonieuse, pure. Tension finale exquise. Aromatique bien développée. Cette année – et à ce stade ! – je préfère Cos à Calon. 18/20

Grand-Puy Lacoste

Tanins suaves, belle maturité, bouche de bon confort mais finale un peu asséchante, avec des tanins un peu raides. 16-16,5/20

Clerc Milon

Bouche sphérique, jus dense, tanins polis, presque margalais. Délicatement épicé, profond. 17,5/20

Croizet-Bages

Nez légèrement végétal. Arômes de thym. Structure élégante, pas trop appuyée, légèrement hésitante, fumée. Bon jus et surtout belle finale montante. Du caractère. 15,5-16/20

Langoa-Barton

Du fruit et de la fraîcheur, sur une trame très mûre, sensation « sucrée » de bon confort. Droiture et finesse. Finale montante, légèrement saline. 16,5/20

Léoville-Barton

Plus puissant que Poyferré, prise de bois plus affirmée aussi. Structure élancée, musclée, corps svelte. Bonne intégration tannique. Arômes justes. 17/20

Léoville-Poyferré

Prise de bois fine. Bonne onctuosité. Sensation crémeuse même. Ensemble fin, enlevé, allègre. Finale montante et nerveuse. Grande allonge. 17/20

Gruaud-Larose

Jus dense et charmeur, corps complet, tanins bien enveloppés. Fine expression. Élégant et suave. Je le goûte mieux que les millésimes précédents. 16,5-17/20

Véronique Raisin

Dégustatrice pour le Guide Bettane+Desseauve.

Photos de Guy Charneau, également dégustateur pour le Guide Bettane+Desseauve.

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