Interview BFM | Assiste-t-on à la formation d’une bulle sur le marché des grands crus ?

Chaque mois, Angélique de Lencquesaing répond aux questions de Cédric Decoeur dans l’émission 100% Patrimoine, sur BFM Business. Un point de vue différent sur le monde des grands crus, et sur les dernières tendances du marché des enchères de vin.

 

Cédric Decoeur : – Vous connaissez bien les marchés, puisqu’avec vos associés vous avez quitté Euronext pour fonder iDealwine il y a quelques années… alors, abordons un sujet qui agite aussi l’univers du vin : assiste-t-on à la formation d’une bulle sur le marché des grands crus actuellement, comme on peut l’évoquer parfois sur les marchés boursiers ?

Vaste sujet…Notre vie chez iDealwine est aujourd’hui bien éloignée des marchés financiers… nous avons fait le choix d’un autre sous-jacent 😉.

Mais pour autant, le risque d’un retour de l’inflation ne nous a pas échappé, lié à des difficultés d’approvisionnement en matières pour suivre la croissance. La perspective d’une hausse des taux directeurs évoquée début mai aux Etats-Unis pour éviter une surchauffe de l’économie américaine a fait souffler un petit vent de panique début mai sur les marchés actions, mais globalement, les fondamentaux des entreprises sont bons, avec des niveaux de croissance record des résultats publiés ces dernières semaines. Enfin je vous laisse décrypter tout cela avec les autres spécialistes.

 

Observez-vous un lien entre le marché des grands crus, que vous suivez à la loupe au travers des ventes aux enchères, et le comportement de la Bourse ? Que disent vos indice iDealwine ?

Depuis 2007, date de début du calcul de nos indices iDealwine, et plus encore à partir de la crise financière de 2008, l’évolution du cours des grands crus s’est décorrélée de celle du marché actions, en tout cas de l’indice CAC 40.

Certes, le calcul de nos indices vin a ses caractéristiques propres – liées aux spécificités du marché du vin et du faible flottant du sous-jacent – qui mécaniquement ont fait grimper le niveau de l’indice. La hausse observée est corrélée à la hausse du prix des vins à la sortie des domaines, observée au cours de cette période, qui se répercute sur le niveau des cours observés sur le marché secondaire. C’est ainsi que l’indice iDealwine 100 a progressé de 247% depuis 2007 tandis que le CAC demeure à peu près stable sur la même période.

Le vin joue donc bien le rôle de valeur refuge ?

Au même titre que certains produits alternatifs, le vin est dans une certaine mesure « contre-cyclique ». D’ailleurs, si on prend l’année 2021, on voit que le CAC 40 en situation de surchauffe – ou pas – a progressé nettement plus vite que les indices vin d’iDealwine.

L’univers des grands crus a donc rempli le rôle de valeur de refuge, sur le plus long terme. Mais attention, tous les vins n’ont pas connu le même succès sur le marché des enchères, et surtout, la demande a considérablement évolué au cours des 15 dernières années.

 

Vous voulez parler du match Bordeaux – Bourgogne, j’imagine…

Oui, c’est vrai, ce point est frappant sur le marché des enchères de vin que nous suivons au travers de la plateforme d’iDealwine. En valeur, la Bourgogne est passée à la première place en valeur (37% des échanges sur iDealwine en 2020, contre 34% pour Bordeaux. C’est systématiquement un grand cru de Bourgogne qui se place en tête des flacons les plus chers adjugés aux enchères depuis des années.

 

Sur les marchés actions, on voit bien ce qui concourt à faire croître un cours de bourse. Qu’en est-il pour la cote des vins ?

Les ressorts qui contribuent à la hausse des cours des vins sur le marché des enchères ont un point commun avec le marché action : les prix sont déterminés par la confrontation de l’offre et de la demande.

En revanche ce qui suscite la demande, sur le marché actions, ce sont les fondamentaux de l’entreprise, les considérations sectorielles, l’état général de l’économie, etc. On retrouve ces fondamentaux dans le vin, avec la quête de la qualité, la désirabilité de certaines régions, l’état général de l’économie.

Mais un point vient s’y ajouter : sur le marché des grands crus, la tension est exacerbée par la rareté des produits, liée pour partie à la taille des exploitations concernées, et pour partie à la destruction des bouteilles (les vins qui sont bus, entraînent une diminution du flottant).

Face à ce déficit d’offre, le cercle mondial des amateurs de vin ne cesse de s’élargir.

 

J’en reviens à ma question initiale et je la précise : existe-t-il une bulle spéculative sur les vins ? et plus spécifiquement sur les vins de Bourgogne ?

Sur le marché des enchères en général, on observe sur le long cours un effet prix significatif : en cinq ans, entre 2015 et 2020, le volume des vins adjugés sur iDealwine a augmenté de 104%. En valeur, la hausse s’est établie à 163%. Un effet prix majeur, donc.

La Bourgogne est LA région des grands vins rares. Elle remplit tous les critères qui la rende attractive. Donc elle fait l’objet d’une demande que l’offre ne peut combler.

Si l’on suit votre raisonnement, on achète donc les yeux fermés toute étiquette portant le nom de Bourgogne.

Ça n’est pas si simple ! Vous avez en Bourgogne plusieurs catégories de vins : les grands crus d’exception, les icônes. Leurs prix ont aujourd’hui atteint des niveaux stratosphériques. Plus de 10 000€ comme ce fut le cas le mois dernier pour une bouteille de Romanée-Conti 1986, ça, ça arrive pratiquement dans chaque vente.

Mais attention ! Pour les vins de ce niveau, nous constatons aujourd’hui, et ce, depuis plusieurs mois, une stabilisation des prix au plus haut niveau. Romanée-conti, la-tâche, corton-charlemagne de chez Coche-Dury, les vins des domaines Roumier, Rousseau… se vendent rapidement, mais à des niveaux de cours sans surprise.

 

Ces vins ont atteint leur limite haute ? Voulez-vous dire par là qu’ils ne se valoriseront plus ?

Pour l’instant le niveau de prix est stable, ce qui ne veut pas dire qu’à terme, les cours ne repartiront pas à la hausse. Il faudra peut-être attendre une nouvelle étape de destruction des bouteilles – j’entends par là que ces dernières soient bues – pour en accroître encore la rareté. D’ailleurs, pour ces domaines, Armand Rousseau notamment, les années matures s’affichent à la hausse.

 

Vers quels vins se tournent les amateurs, de ce fait, si la région Bourgogne est si attractive ?

Nous observons que les amateurs élargissent le spectre de leurs recherches en se tournant vers d’autres domaines en privilégiant les trois critères suivants :

  • Une production microscopique (La Romanée, du domaine Liger Belair),
  • Des vins qui s’inscrivent dans la mouvance nature (domaine Bizot)
  • Des vins issus de domaines revendus, ou de vignerons disparus (Henri Jayer, Jacky Truchot)

 

On reste dans le haut du panier, là, non ?

Oui, effectivement, on est presque dans le cercle des icônes, mais pour ces trois raisons, les prix continuent à monter.

En revanche, ce qui frappe, c’est que, en 2020 – année particulière, certes, qui a vu le prix moyen de la bouteille de Bourgogne adjugée aux enchères s’infléchir légèrement (il est passé de 193 à 188€), ce qui signe ainsi un élargissement du cercle de recherche. Les enchérisseurs sont manifestement en quête des icônes de demain.

 

Quelques noms ?

Déjà bien connus, Cécile Tremblay, Chandon de Briailles, Clavelier… parmi certains autres qui sont détaillés dans notre Baromètre 2021 des enchères de vin.

 

Hormis pour les icônes, les prix continuent à monter en Bourgogne ?

Non, attention à certains vins surcotés, sur-marketés ; certains bourgognes génériques de grands domaines, par exemple, sont aujourd’hui difficiles à vendre. La tentation pour un domaine d’accroître ses prix est forte, mais il ne faut pas pour autant tromper l’amateur.

 

Vous observez aux enchères des prix extraordinairement élevés dans d’autres régions, la Loire, le Languedoc, identifiez-vous des phénomènes que l’on peut qualifier de spéculatifs dans ces régions ?

Il y a eu un phénomène récent sur lequel je souhaite revenir. L’un des aspects passionnants de nos enchères, c’est le volume colossal de données d’analyse que nous en retirons. Plus de 175 000 flacons, passés par nos entrepôts de Colombes, ont été adjugés en 2020 sur la plateforme d’iDealwine. Voilà qui représente une matière fantastique. Nous passons en revue l’ensemble des régions pour identifier les domaines, les cuvées qui ont fait vibrer les amateurs. En allant pointer du doigt les enchères atypiques, nous détectons les domaines qui vont peut-être devenir des icônes.
C’est ainsi que nous évoquons, depuis que le Baromètre existe – une dizaine d’années – LE domaine star du Languedoc.

 

La Grange des Pères, dont le propriétaire nous a brutalement quitté récemment.

Exactement. A l’annonce de son décès, l’émotion a été intense, les amateurs qui pour certains, ne connaissaient pas encore les vins produits par Laurent Vaillé ont souhaité les acquérir. Dans le même temps, la plupart des revendeurs les ont retirés de leurs tarifs. Les vins étaient devenus introuvables.

 

Sauf aux enchères ?

Exactement. Nous avions sur iDealwine quelques flacons mis en vente avant le décès de Laurent Vaillé. Les prix se sont envolés. Un amateur a déboursé plus de 700€ pour un flacon produit dans un millésime récent (2017). Immédiatement, certains commentateurs se sont indignés. Est-ce de la spéculation ? Nous y voyons plus l’envie de goûter les vins du domaine. Et d’ailleurs, pour ramener un peu de paix dans ce débat, je tiens à préciser que cette envolée s’est assez rapidement calmée.

 

Le phénomène « collector » peut donc être un motif d’envolée spéculative ?

Il repose sur l’idée que le flacon est parfaitement et définitivement impossible à reproduire, quand bien même la nature produirait une année strictement identique sur le plan climatique.
Donc oui, il peut y avoir spéculation, dès lors que celle-ci est nourrie, construite par un effet de cliquet sur le prix de départ des enchères. Nous nous refusons à nous fonder sur le prix de la toute dernière enchère. Nous appuyons nos prix de départ sur la cote qui elle, résulte d’une médiane des derniers résultats d’enchères. La hausse n’est ainsi répercutée qu’avec un certain délai, uniquement si le phénomène perdure.

 

D’autres domaines sont collectors sur le marché des enchères ?

Oui, ils sont bien identifiés. Je pense notamment à Henri Jayer en Bourgogne, à Didier Dagueneau, et aux millésimes mature du Clos Rougeard, dans la vallée de la Loire, Henri Bonneau à Châteauneuf, Gentaz Dervieux en Côte-Rôtie, Noël Verset à Cornas…  Précisons que la part des flacons de ces domaines adjugés aux enchères est infime, bien inférieure à 1%. Ce n’est pas là-dessus que se fonde l’activité d’iDealwine. Ces vins-là représente la part qui fait rêver l’amateur. Mais il est autrement passionnant, et urgent, de nous pencher sur les pépites, les stars de demain.

 

Découvrir les derniers rapports d’enchères pour les vins adjugés sur la plateforme iDealwine

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  • Voir les commentaires (1)

  • Cours dégustation de vin à distance avec box oenologie

    Bel interview. On y apprend beaucoup de nouvelles choses sur les grands crus.

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